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30 janvier 2010 6 30 /01 /janvier /2010 15:45

de Michel Peyret

Repris du blog du camarade Jacques Tourtaux

(http://jacques.tourtaux.over-blog.com)

Progrès n°2 avril mai 1953


La récente célébration du millième anniversaire d’Avicenne vient de placer à l’ordre du jour les problèmes de la science, de la philosophie et, en général, de la civilisation musulmane, d’expression arabe.

Trop d’intellectuels méconnaissent l’importance de cette civilisation, car trop de puissances ont intérêt à la minimiser et à l’amoindrir.
Outre, pour les Algériens, l’intérêt de son origine nord-africaine, Ibn KHALDOUN présente une importance toute particulière : c’est en effet un des derniers grands penseursdu Moyen Age.

Son oeuvre est la base essentielle de toute étude historique de l’Afrique du Nord. Enfin, on s’accorde à penser qu’il est sans doute le génie le plus puissant et le plus original qui ait illustré la civilisation arabe. Ibn KHALDOUN est le fondateur de la science historique dans sa conception moderne et de nombreuses autres sciences de l’homme, telles la sociologie et la géographie humaine.

Chose particulière, alors qu’Avicenne ou Averroes ont été étudiés, commentés, interprétés par de nombreux philosophes contemporains, la bibliographie des ouvrages sur Ibn KHALDOUN est fort réduite : Bien que E. F. Gauthier ait réclamé la place d’ Ibn KHALDOUN parmi les grands hommes,   « face au Panthéon », l’oeuvre de l’historien n’est à peu près connue que des spécialistes de l’histoire nord-africaine. C’est que Ibn KHALDOUN a fait oeuvre d’historien et de sociologue et que ces deux sciences sont réputées « dangereuses ».

Ibn KHALDOUN est d’autant plus passé sous silence qu’il se révèle être un des précurseurs du matérialisme historique et du matérialisme dialectique. De plus, son oeuvre si originale, fondatrice de tant de sciences, point culminant de la culture islamique médiévale, risque de détruire le mythe, soigneusement entretenu, de la civilisation arabe, sans originalité propre, uniquement syncrétique, assimilant et transmettant l’héritage antique ou extrême-oriental.


LA COMPLEXITE ET LA DIVERSITE DE L'OEUVRE

 


Le premier caractère de l’oeuvre de Ibn KHALDOUN est sa diversité et sa complexité. Elle comprend, outre des études proprement philosophiques, une « Histoire Universelle » précédée de sa capitale introduction : « les Prolégomènes ».

Si l’histoire universelle ne se différencie pas profondément, par la méthode ou le contenu, des oeuvres des autres historiens arabes, les Prolégomènes par contre contiennent l’essentiel de la pensée Ibn KHALDOUN et sont « un des ouvrages les plus substantiels et les plus intéressants qu’ai produit l’esprit humain » (G. Marçais). C’est donc plus particulièrement à ces Prolégomènes que nous nous attacherons.

L’importance de cette oeuvre apparaît nettement lorsqu’on pense qu’elle comprend : une cosmographie, une description géographique détaillée de la terre connue à cette époque, une politique, un traité d’économie, une classification rationnelle des sciences, une pédagogie suivie d’une rhétorique et d’une poétique.

Outre cela, des éléments d’alchimie, de magie, de physique, d’algèbre, d’agriculture, de médecine, d’architecture, d’urbanisme, d’esthétique, de droit de théologie et d’art militaire. Tout cela est rangé logiquement et forme une véritable encyclopédie.

Enfin, l’essentiel des Prolégomènes est constitué par un essai de critiqueh istorique, une explication générale des phénomènes sociaux et économiques, une étude des lois de l’évolution sociale et politique.

Par le fait même de cette diversité, cette oeuvre est particulièrement complexe.

De plus, l’état économique, social et politique de l’époque où vivait Ibn KHALDOUN, la personnalité de l’auteur ne font qu’accentuer ce caractère de complexité.

Cela peut même atteindre la contradiction : C’est ainsi que les Prolégomènes débutent par un passage véritablement précurseur du « Discours de la Méthode » : Le but poursuivi est d’établir une règle sûre pour distinguer dans les récits la vérité de l’erreur… Le lecteur ne se trouvant plus dans l’obligation de croire aveuglément aux récits qui lui sont présentés, pourra maintenant bien connaître l’histoire… et sera même capable de prévoir les événements qui peuvent surgir de l’avenir »

(...)

Ces contradictions se retrouvent encore dans bien d’autres cas. Doit-on se borner à ne mettre en valeur qu’un des aspects de la pensée d’ Ibn KHALDOUN et tenir le reste comme négligeable ?

Il ne le semble pas, car c’est ainsi que certains commentateurs, interprétant l’oeuvre d’ Ibn KHALDOUN, ont tenté d’étayer des jugements sur la civilisation arabe « fataliste » et l’esprit        «  oriental » privé du sens du réel.

Au contraire, il semble nécessaire d’envisager la pensée d’ Ibn KHALDOUN dans toute sa complexité, ses contradictions internes. Il ne faut pas diviser en deux parts l’oeuvre d’ Ibn KHALDOUN, d’un côté les « erreurs », les « superstitions » et négliger d’autre part les vérités constructives. Selon la méthode dialectique, vérité et erreur, tout en luttant âprement l’une contre l’autre, se mêlent intimement. Tel Descartes, Ibn KHALDOUN découvre une « méthode » qui permet d’atteindre la vérité ; mais voulant prolonger sa connaissance trop avant, « rebâtissant » le monde, il ne s’aperçoit pas qu’il compromet sa méthode scientifique.

Ces contradictions sont révélatrices de la nature même de l’auteur et de son oeuvre. Il importe de ne pas étudier ces contradictions, cette oeuvre par l’intérieur, selon la « logique pure » des idées, d’une manière abstraite, mais bien au contraire de replacer cette oeuvre dans son contexte historique, économique et social. Toute doctrine, toute personnalité est le fruit de rapports sociaux.


L'OEUVRE D’IBN KHALDOUN EST LE FRUIT DE LA CIVILISATION

 

Fait capital, l’oeuvre d’ Ibn KHALDOUN se place dans la deuxième partie du XIVeme siècle, c'est-à-dire dans ce qu’on appelle la période de déclin de la civilisation musulmane d’expression arabe.

Cependant, il est indispensable d’examiner les grands traits de cette civilisation dans sa période de croissance et d’apogée. Car si les phénomènes de déclin de la civilisation explique une partie de l’oeuvre d’ Ibn KHALDOUN, les conséquences intellectuelles d’une société croissante quelques siècles plus tôt,expliquent des aspects de l’oeuvre tout aussi importants.

(...)

Les échanges internationaux développent une grande bourgeoisie commerçante, font disparaître les régimes féodaux, substituent au servage la liberté individuelle, brisent les cadres des groupes locaux pour les entraîner dans le mouvement d’une économie universelle, et créer une civilisation largement ouverte sur le dehors.

Cette civilisation urbaine, maritime et marchande, cette bourgeoisie entreprenante, ouverte et progressive, s’engage dans la voie de la pensée, du rationalisme et de la méthode scientifique.
(...)

L’essentiel de l’oeuvre d’ Ibn KHALDOUN est conditionné par ce grand développement, original, du VIIIe au IXe siècle. Cela est attesté entre autres par l’importance qu’ Ibn KHALDOUN donne dans son « Autobiographie » ses études, par sa soif de connaissance jamais tarie, par cette quête à travers l’Afrique du Nord, de Tunis à Fès, des enseignements des professeurs les plus célèbres.


La méthode scientifique qu’il emploie, annonçant le « Discours de la Méthode », dépassant même Descartes par sa conception dialectique de l’évolution du monde, précédant de 4 siècles Montesquieu, dépassant Machiavel pour l’étude de l’évolution politique de l’Etat, est le fruit et le couronnement de la civilisation arabe médiévale.

Beaucoup d’auteurs, obligés de reconnaître l’originalité évidente des Prolégomènes, ont tenté d’opposer un Ibn KHALDOUN « occidental » donc pouvant être créateur, à la civilisation arabe       « orientale » fataliste, syncrétique.

Mais l’oeuvre d’Ibn KHALDOUN ne peut se comprendre qu’en faisant la liaison avec celles, entre autres, d’Ibn BATOUTA pour les descriptions géographiques, d’Avicenne et d’Averroes ou du grand historien MASOUDI.

Ne considérer, comme d’autres historiens, Ibn KHALDOUN que comme le penseur d’une période de déclin, revient à masquer tout ce qu’il y a de constructif et de progressif dans son oeuvre. L’essentiel de la pensée d’Ibn KHALDOUN est conditionné par la civilisation musulmane du VIIIe au IXe siècles, il en est la continuation et un des derniers éclats.


LE DECLIN DE L’AFRIQUE DU NORD

 


Cependant, Ibn KHALDOUN a vécu au XIVe siècle, en Afrique du Nord, région particulièrement touchée par le déclin de la civilisation musulmane. Nous atteignons par là le deuxième aspect de l’oeuvre d’Ibn KHALDOUN.


Quelles sont donc les causes de ce déclin et plus particulièrement en Afrique du Nord ?


Ces causes sont à la fois, semble-t-il, internes et externes.

Le fait essentiel est que la bourgeoisie commerçante et urbaine a manqué de force, n’a pas eu les moyens d’écraser la féodalité renaissante.

Cela est dû à une certaine lenteur des progrès techniques, à la persistance de l’esclavage freinant ainsi la naissance du machinisme, à l’absence de propriété foncière privée.

Les conditions climatiques du Sud de la Méditerranée imposent à l’agriculture des difficultés n’existant pas dans les régions plus septentrionales : érosion des sols, nécessité d’irrigation, etc.… L’agriculture méditerranéenne sera donc plus vulnérable et la vie pastorale et nomade de la steppe sera amenée à s’étendre pendant les périodes de malaises agricoles, bien moins facilement réparables qu’en Europe en climat plus humide.

J. PIRENNE a montré la liaison étroite, par le commerce maritime s’étendant d’Arabie en Chine, entre les mondes arabe, indien et chinois. Il semble, qu’ente autres, une crise intérieure chinoise (désordres dynastiques, invasions mongoles) en diminuant le commerce extérieur de ce pays, entraîna le déclin de la bourgeoisie marchande arabe et le morcellement du khalifat. Cette réduction des transactions commerciales pousse les pays vers un régime d’économie fermée, brise les grands axes de circulation.

Les capitaux de la bourgeoisie s’investissent alors de préférence dans l’agriculture. Ainsi, peu à peu, cette bourgeoisie décline au profit des féodaux, ou se transforme dans un sens féodal.

Les villes marchandes, les ports, abandonnent le commerce pour la piraterie, la guerre devient le moyen d’enrichissement qui se substitue au commerce international.

Cette féodalité renaissante et guerrière ayant besoin d’hommes d’armes mercenaires, fait appel aux nomades, contingents mobiles en bordure du désert. Et ce sont les fameuses « invasions » nomades que l’on considère comme la cause essentielle du déclin de l’Afrique du Nord en particulier.


En fait, comme le montre G. Marçais, ces Arabes hilaliens ou maqils ne s’étendent pas en Afrique du Nord comme des conquérants, sous leur propre impulsion, mais au contraire appelés, achetés, par les féodaux locaux qui les ont à leur solde, ou mieux encore, déportés après avoir été battus comme au Maroc.

Les invasions nomades ne semblent pas être une cause de la décadence, mais une conséquence de la féodalisation.

Les historiens russes (GREKOV et IAKOUBOWSKI : « La Horde d’Or ») ont montré également que toute poussée de la steppe et des nomades a comme préface un changement de structure des sociétés, qui passent à des formes féodales. Le développement des luttes féodales est aggravé par l’arrivée de nobles (comme la famille KHALDOUN de Séville) refoulés d’Espagne par la poussée de la féodalité chrétienne. Ceux-ci cherchent à se « recaser » en Afrique du Nord au prix de maintes luttes, intrigues et recrutement de mercenaires nomades.

Le processus de féodalisation s’accentue quand après avoir payé en argent le mercenaire nomade, les princes le paient en « iqta », c'est-à-dire une portion des biens de la couronne (territoire, perception d’impôts) que le souverain concède. L’iqta est en somme très comparable au fief féodal européen.


Les guerres, l’insécurité, les perceptions d’impôts par razzia, entraînent l’abandon des terres par les fellahs qui, soit se réfugient dans les montagnes, soit abandonnent la culture pour ne se consacrer qu’à leur troupeau, richesse périssable, et venir grossir le contingent des nomades.

Ces nomades abandonnent leurs fonctions de convoyeurs de caravanes au profit des villes marchandes, pour devenir guerriers, mercenaires et pillards.

En résumé, dans une économie devenue fermée, repliée sur elle-même,

cloisonnée, où la grande production et le grand commerce disparaissent, la bourgeoisie urbaine décline devant la féodalité incarnée essentiellement par le nomade.

Dans ces conditions, la libre pensée rationaliste et scientifique faisant partie de la superstructure de l’empire marchand, décline. A la réaction féodale,correspond dans le monde intellectuel un retour à l’orthodoxie religieuse et au développement des « madrasas » où les religieux orthodoxes forment des fonctionnaires orthodoxes et bannissent les recherches étrangères à la tradition.
Claude CAHEN a récemment étudié (« La Pensée », n° 45) cette alliance du « sabre et de la madrasa ».


LES CONTRADICTIONS INTERNES D’ IBN KHALDOUN ET DE SON OEUVRE

 

Cette très grave évolution de la société n’a pas été sans influencer l’oeuvre d’Ibn KHALDOUN.

Après avoir montré les rapports de classe dominants au XIVe siècle, il faut répondre à une question fondamentale de la méthode scientifique en histoire : dans quelle mesure l’oeuvre d’ Ibn KHALDOUN relève-t-elle qu’il a eu conscience de cette situation et de ces rapports de classe ?


Il est indéniable qu’ Ibn KHALDOUN s’est parfaitement rendu compte qu’il vivait à une période de déclin et de désorganisation. Plusieurs passages de son oeuvre en font foi.

De plus, Ibn KHALDOUN a eu conscience, au fond, de l’opposition de classe fondamentale de son époque : la bourgeoisie urbaine et la féodalité appuyée sur les nomades. En effet, tout son système politique, économique et social est en grande partie basée sur l’opposition du citadin et du nomade. Ceci, en fait, correspond à l’opposition des deux classes : la bourgeoisie et le fait urbain, ou le nomade et la féodalité ; Ibn KHALDOUN cependant prend un des attributs de ces classes pour en faire l’opposition essentielle.


La méthode scientifique historique oblige à répondre enfin à une troisième question : de quelle classe ou de quelle fraction de classe Ibn KHALDOUN est-il le porte-parole ?

La réponse doit être, semble-t-il, beaucoup plus complexe. Nous retrouvons l’aspect de contradiction dialectique signalé précédemment, révélateur destransformations de la société à cette époque.

Ibn KHALDOUN est, en effet, un personnage double.

D’une part, c’est l’étudiant assoiffé de sciences et de connaissance, le grand penseur qui en imposa au farouche Tamerlan, c’est le continuateur des grands philosophes et savants de la civilisation arabe à son apogée.

(...)

Ibn KHALDOUN est le premier ministre du Royaume de Bougie, le grand propriétaire foncier de la riche plaine de Grenade ou des alentours de Tunis.


Enfin, Ibn KHALDOUN est, précurseur de la Renaissance italienne, un « condottiere » chargé par les princes de recruter parmi les nomades des mercenaires, de mener au combat, à la razzia, la farouche tribu nomade des Daouwida.

(...)

Il n’est pas étonnant que certains auteurs bourgeois aient particulièrement insisté sur les aspects réactionnaires des Prolégomènes, tout en minimisant la part très importante de cette oeuvre qui est progressiste.

Cette dualité de la personnalité et de l’oeuvre d’ Ibn KHALDOUN, ces contradictions, semblent s’éclairer si l’on considère que l’ensemble des rapports de production de la société arabe marchande a constitué la base sur laquelle s’est élevée une superstructure politique, religieuse, artistique, philosophique. Cette superstructure était caractérisée, entre autres, par la libre pensée rationaliste et scientifique et un grand développement intellectuel.

Or, « la superstructure, engendrée par la base, se modifie (donc) selon les transformations de cette base ». Mais « La superstructure ne reflète pas leschangements survenus au niveau des forces productives d’une façon immédiate ni directe… », dit Staline dans son ouvrage « A propos du Marxisme en Linguistique ».

Il reste maintenant à examiner les principaux aspects des « Prolégomènes ».

Il serait ridicule de vouloir faire entrer dans le cadre restreint d’un article ce monde divers et complexe qu’est l’oeuvre d’ Ibn KHALDOUN.

Nous nous bornerons à en esquisser les points les plus importants, c'est-à-dire non pas tant le détail complexe des théories, la description minutieuse des processus d’évolution, mais bien plutôt les grandes conceptions qui ont guidé, structuré, l’oeuvre toute entière.


L’ESSAI DE CRITIQUE HISTORIQUE

 


Les « Prolégomènes » débutent par un essai de critique historique. Ce que l’on pourrait considérer comme assez normal à notre époque, revêt, au XIVe siècle une importance toute particulière, et éclaire l’ensemble de l’ouvrage.

Ibn KHALDOUN, après avoir constaté le peu de vérité contenu dans la grande majorité des ouvrages historiques arabes, en vient à dresser un bilan des causes d’erreurs ou de falsification. C’est d’abord, dit Ibn KHALDOUN : « l’attachement des hommes à certaines opinions et à certaines doctrines ». Ceci prend une particulière importance quand on songe à cette véritable « Dictature d’Aristote » (P. Rousseau) qui s’exerça sur toute la vie intellectuelle médiévale.

Ibn KHALDOUN considère comme autre cause d’erreur : « la confiance que l’on met dans la parole des personnes qui transmettent les récits ». Ibn KHALDOUN s’attaque au grand procédé de recherche historique d’alors « la justification » : l’honorabilité du témoin étant la cause nécessaire et suffisante à l’authenticité d’un fait.

Pour Ibn KHALDOUN l’erreur est due enfin à « la facilité de l’esprit humain à croire qu’il tient la vérité », à « l’ignorance du but que les acteurs dans les grands événements avaient en vue… l’ignorance des rapports qui existent entre les événements et les circonstances qui les accompagnent… », « Le penchant des hommes à gagner la faveur des personnages illustres et élevés en dignité et à employer l’éloge et la flatterie », « le goût du merveilleux » et enfin «l’ignorance de la nature des choses qui naissent de la civilisation ». C'est-à-dire que l’historien doit vivre avec le réel, connaître la réalité des faits, les principes de gouvernement et non pas travailler par la seule méditation abstraite.


Pour lutter contre ces causes d’erreurs décelées et dénoncées, que propose Ibn KHALDOUN ?

« Le but poursuivi est d’établir une règle sûre pour distinguer la vérité de l’erreur » et pour cela l’historien doit s’en rapporter « à la balance de son propre jugement… », « étant donné que toute vérité peut être conçue par l’intelligence ».

Ibn KHALDOUN propose un certain nombre de règles ou de lois : La loi de causalité et, recherchant les extrêmes conséquences d’un fait, il déclare : « Si nous contemplons ce monde…nous y reconnaissons une ordonnance parfaite, un système régulier, une liaison de cause à effet ».

Et Ibn KHALDOUN, par ailleurs, pose avec une netteté que retrouvera 4 siècles plus tard Spinoza, la toute puissance de la causalité.

Parlant des opérations militaires et de la victoire, il écrit : « La victoire est une affaire de chance et de hasard, mais je vais expliquer ce que j’entends par ces mots… La victoire tient à des causes cachées et c’est là ce qu’on désigne par le mot de hasard ». Partant en guerre contre les multiples fables et histoires merveilleuses qui truffent les ouvrages historiques, Ibn KHALDOUN pose comme seconde règle la loi de similitude : « Si l’on ne juge pas de ce qui est loin par ce qui est sous les yeux, si l’on ne compare pas le passé avec le présent, on ne pourra guère éviter de s’égarer ».

Cependant, Ibn KHALDOUN corrige cette loi de similitude pouvant mener à une conception fixiste du monde, par ce que l’on pourrait appeler la loi de dissemblance, ou d’évolution.

Si « le passé et l’avenir se ressemblent comme deux gouttes d’eau… » « l’état du monde et des peuples ne subsiste pas d’une manière uniforme et dans une position invariable. C’est une suite de vicissitudes qui persistent pendant des temps une transition d’un état dans un autre ».

Autrement dit, Ibn KHALDOUN ne veut accepter un fait que s’il le juge « possible » et de plus,        « possible à l’époque où il se place ». En un mot, l’historien doit connaître à fond les causes de chaque événement et les sources de chaque renseignement. Alors, il pourra comparer les narrations qu’on lui a transmises avec les principes et les règles qu’il tient à sa disposition.
Cependant, ce souci de l’exactitude, ce sentiment semblable à celui de Descartes, cette idée qu’il suffit d’une « méthode » qui permette de bien appliquer son esprit, pour obtenir la vérité, n’aboutit pas, chez Ibn KHALDOUN, au culte de la Raison, au rationalisme philosophique. Il y a là, en effet, une de ces contradictions qui ont déjà été notées. Ibn KHALDOUN dans son livre III des               « Prolégomènes » va combattre violemment les philosophes tels Averroes ou Avicenne dont les raisonnements mènent à cette théorie que l’homme par la vigueur même de sa raison peut acquérir toutes connaissances.

(...)

Malgré cela, il reste que la méthode, même considérée par lui comme une simple introduction technique à son ouvrage, élaborée par Ibn KHALDOUN est un grand pas en avant.

Ce souci de l’exactitude, cette prépondérance de l’observation sur le raisonnement abstrait, cette lutte raisonnée contre l’erreur, suffirait à distinguer la méthode historique d’ Ibn KHALDOUN.


CARACTERES DE L’HISTOIRE JUSQU'A IBN KHALDOUN

 


Passons rapidement en revue les conceptions de l’histoire précédant Ibn KHALDOUN ou contemporaine d’ Ibn KHALDOUN et nous verrons l’importance de son oeuvre. Depuis Hérodote et surtout Thucydide, qui n’avaient poussé le souci historique que dans la recherche de témoins oculaires et sincères, sans armer leur critique comme le fait Ibn KHALDOUN de règles précises, rares étaient ceux qui avaient rejeté les histoires, douteuses, mais brillantes ou moralisatrices.

Tite Live, chantre de la grandeur romaine, fût-elle « basée sur des légendes belles et poétiques », Tacite, Plutarque, plus moralistes qu’historiens, inventent des discours frappants « pour préserver la vertu de l’oubli et attacher aux actions perverses la crainte et l’infamie ».


Plus tard, les chroniqueurs médiévaux, plus ou moins contemporains d’Ibn KHALDOUN, tels Joinville, Froissart et Commynes sont également à la recherche de « belles histoires ».

Ce souci de vérité appuyé sur de solides règles logiques qui n’apparaît véritablement qu’avec l’oeuvre d’ Ibn KHALDOUN, ne constitue seulement qu’une partie de celle-ci. Plus importante encore est sa construction de l’histoire. Jusqu’à Ibn KHALDOUN, l’histoire n’avait été, soit qu’un genre littéraire trouvant son inspiration dans de merveilleux récits, soit un moyen mis à la disposition du moraliste pour trouver d’évidents exemples de vice et de vertu.

Le plus souvent, cela se mêle à la biographie qui tourne facilement à l’Hagiographie : tels sont Quinte Curce, Plutarque, l’essentiel de l’oeuvre de Tacite ou de César célébrant son propre génie militaire, ou de Tite-Live, magnifiant, sur commande d’Auguste, l’impérialisme romain.

L’Hagiographie est le genre prédominant du Moyen-Age : EGINHARD célèbre son maître Charlemagne ; Joinville son roi SAINT LOUIS…

Outre cela, un autre caractère frappant de l’histoire, à cette époque, c’est l’absence à peu près totale de liens entre l’histoire et la sociologie. En effet, les penseurs qui ont étudié la société ne la décrivent pas telle qu’elle est mais telle qu’elle devrait être, selon des principes abstraits posés à priori. Ils bâtissent dans l’abstraitla société idéale et se proposent d’y faire coïncider la société réelle. Tels sont « La République » de Platon ou « La Politique » d’Aristote, bien que ce dernier soit beaucoup plus observateur.

Une autre forme de sociologie est purement descriptive, aucunement explicative : les récits des voyageurs Hérodote, Edrisi, Ibn Batouta, Marco Polo.

La grande originalité, le modernisme de l’oeuvre d’ Ibn KHALDOUN est d’avoirassocié, s’expliquant l’une l’autre, l’histoire et la Sociologie. Il construit une sociologie qui n’est pas bâtie à priori dans l’abstrait et une histoire solide, appuyée sur les mécanismes sociaux.


Ibn KHALDOUN a pourtant deux précurseurs : Thucydide qui, le premier, dans sa « Guerre du Péloponnèse » ne se borne pas à raconter, mais à expliquer. Mais ces explications sont surtout basées sur le caractère des hommes.

Cet essai n’est donc que très embryonnaire. L’association de la sociologie et de l’histoire est surtout faite par Saint Augustin (354-430). Sa « Cité de Dieu » contient une synthèse de la civilisation antique et une vue d’ensemble sur l’histoire de Rome. Cependant, loin d’expliquer l’histoire par l’état et l’évolution de la société, Saint Augustin fait intervenir un 3ème élément : « La Providence divine ». Chaque événement historique n’est pas lié à une cause sociale ou économique mais aux vues de la divinité.


LA PHILOSOPHIE DE L ’HISTOIRE D’IBN KHALDOUN

 


L’oeuvre d’ Ibn KHALDOUN, au contraire, montre la liaison réelle de l’histoire et de la sociologie et ainsi on peut le considérer comme le fondateur de ces deux sciences qui ne sont sciences que dans la mesure où elles ne se bornent pas à décrire ou à raconter mais où elles expliquent.

La conception d’ Ibn KHALDOUN est scientifique parce que il part de données matérielles concrètes, réelles et qu’il aboutit au fur et à mesure de son explication, à la découverte des lois du développement de la société.

« L’histoire, écrit Ibn KHALDOUN, a pour véritable objet de nous faire comprendre l’état social de l’homme, c'est-à-dire la civilisation, et de nous apprendre les phénomènes qui s’y rattachent naturellement, à savoir la vie sauvage, l’adoucissement des moeurs, l’esprit de famille et de tribu, les divergences de supériorité que les peuples obtiennent sur les autres et qui amènent la puissance des empires et des dynasties. »

Cette unité de l’histoire et de la sociologie est caractérisée par la vue globale synthétique qu’ Ibn KHALDOUN a du monde. « Ce livre assigne aux événements politiques leurs causes, leurs origines… Pour ce qui concerne l’origine des peuples et des empires , les synchronismes des nations anciennes, pour tout ce qui tient à la civilisation comme à la souveraineté, la religion,l’accroissement de la population, sa diminution, les sciences… »

L’on comprend mieux alors le caractère encyclopédique de l’oeuvre d’ Ibn KHALDOUN qui n’est pas dû à ce trait de dilettantisme si commun aux savants du Moyen-Age et de la Renaissance, mais au fait que pour Ibn KHALDOUN, tout est lié et tout doit être étudié. Cela est illustré par cette phrase : « Il y a plusieurs choses qui ont entre elles des rapports intimes tels que l’état de l’empire, le nombre de la population, la grandeur de la capitale, l’aisance et la richesse du peuple.

Ces rapports existent parce que la dynastie et l’empire servent de forme à la nation et à la civilisation et que tout ce qui se rattache à l’état, sujets, villes, lui sert de matière. »

Ibn KHALDOUN ne regarde pas le monde comme une accumulation accidentelle d’objets et de phénomènes isolés, mais comme un tout cohérent où les phénomènes sont liés organiquement entre eux, dépendant les uns des autres et se conditionnant réciproquement.


De plus, Ibn KHALDOUN ne considère pas cet ensemble complexe comme statique mais, au contraire, comme en plein état de mouvement. « L’état du monde et des peuples, leurs usages, leurs opinions, ne subsistent pas d’une manière uniforme et dans une position invariable.

C’est au contraire une suite de vicissitudes qui persistent pendant la succession des temps, une transition continuelle d’un état à l’autre… » « Les empires ainsi que les hommes ont leur vie propre. Ils grandissent jusqu’à l’âge de la maturité, puis commencent à décliner… » « Ces accidents sont naturels et rien ne peut les empêcher… »

Si Ibn KHALDOUN insiste nettement sur ces deux éléments propres à la dialectique, il ne montre que beaucoup plus vaguement la notion de transformation qualitative brutale, après une suite de changements quantitatifs. Néanmoins, cette notion se trouve dans le schéma d’évolution des empires conçu par Ibn KHALDOUN.

L’empire, dès sa création, porte le germe de sa destruction. Ce germe grandit peu à peu et brusquement l’empire s’effondre. Pour Ibn KHALDOUN, l’évolution de la vie urbaine aboutit à son effondrement et son remplacement par son opposé, la vie nomade. La croissance de l’empire est indissolublement liée au développement des germes de son déclin. Pour Ibn KHALDOUN, chaque aspect de la société, agriculture, commerce, art, puissance de l’Etat, ne peut être considéré que par rapport à l’ensemble et en replaçant toujours chaque élément dans le stade d’évolution considéré.

Entre ces divers éléments examinés, quels sont les rapports qu’Ibn KHALDOUN envisage :

l’idéalisme ? les idées à priori commandant l’ensemble de la vie économique ?


Bien au contraire, Ibn KHALDOUN est un précurseur du matérialisme historique.


Pour Ibn KHALDOUN, « le caractère de l’homme dépend des usages et des habitudes et non pas de la nature ou du tempérament. Les différences qu’on remarque dans les usages et les institutions des divers peuples dépendent de la manière dont chacun d’eux pourvoit à sa subsistance. »

Ibn KHALDOUN donne une grande place aux caractères économiques que présentent ces deux groupes sociaux ou ces deux sociétés (se montrant même le précurseur de la théorie de la valeur formulée par Marx)1.

Mais il n’a pas décelé l’opposition réelle existant entre ces deux groupes, l’importance des rapports de production. Ibn KHALDOUN n’a pas une claire conception de la classe sociale qui, pour lui, est le résultat d’un état que peuvent prendre des hommes sans essentielles différences entre eux.

Cependant, tout en constatant l’importance extraordinaire à l’époque, des conceptions d’Ibn KHALDOUN, il ne s’agit pas d’en faire un marxiste. Ibn KHALDOUN a pressenti, sans le formuler, certaines lois. La science marxiste en a découvert le contenu réel.

Il est à remarquer qu’Ibn KHALDOUN a pu atteindre une grande précision quant à la dialectique. Mais ses conceptions du matérialisme historique sont beaucoup moins solides,

Malgré cela, les théories d’Ibn KHALDOUN, si on les compare comme on l’a fait précédemment, à celles ayant cours à son époque, sont extraordinairement en avance sur leur temps.

Cette énorme avance que montre Ibn KHALDOUN est le fruit d’une civilisation marchande bourgeoise brusquement interrompue. Les conceptions d’Ibn KHALDOUN ne seront retrouvées et dépassées qu’aux XVIIIe et XIXe siècles, lorsque la civilisation marchande sera arrivée au même degré de développement que la civilisation arabe du Xe – XIe siécles.

Et encore, les philosophes du XVIIIe siècle, s’ils sont matérialistes en ce qui concerne leur conception de la nature, sont idéalistes en ce qui concerne l’histoire.

Finalement, on peut dire qu’Ibn KHALDOUN ne sera dépassé qu’au XIXe siècle et particulièrement par les oeuvres de Marx et de d’Engels.


(A suivre)

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