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31 janvier 2012 2 31 /01 /janvier /2012 00:03

Les Anonymous, Telecomix, le Parti pirate… Armés de leur clavier et de leur savoir-faire, les hackers sont devenus un vrai contre-pouvoir. La technologie au service de la démocratie ?

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Photo : Rudy Waks pour Télérama

 

Par Olivier Tesque - Télérama n° 3236

 

C'est un pirate inquiétant, tapi dans l'ombre. Ses doigts agiles pianotent sur le clavier de son ordinateur, au-delà de la vitesse légale. Il entre partout, sans frapper aux portes. Cybercriminel, chapardeur de cartes Bleue, incubateur de virus, il inquiète autant qu'il fascine. Robin des bois numériques, il vole aux riches pour nourrir son ego. Avec lui, le grand public entretient un rapport qu'on pourrait juger à l'aune de I love you (moi non plus), le fameux logiciel malveillant qui a infecté les ordinateurs familiaux au printemps 2000. Voilà pour l'image publique du hacker. C'est sa face, réductrice, voire trompeuse. Car il y a son côté pile. Celui qui a explosé aux yeux du monde avec le site WikiLeaks en 2010. Pour publier des centaines de milliers de documents classifiés de l'administration américaine, Julian Assange, son fondateur, s'est allié aux plus grands titres de la presse mondiale, le New York Times, le Guardian ou encore Le Monde. Il a fait entrer les hackers dans le sérail de l'investigation.

L'investigateur
Julian Assange, âge : 40 ans.
Trimballé d'école en école pour échapper à un père membre d'une secte new age, l'Australien commence à s'intéresser au hackingavant même sa majorité. A la fin des années 1980, il prend le nomde Mendax au sein d'un collectif au sobriquet menaçant, The International Subversives. Arrêté en 1991, il échappe miraculeusement à la prison en aidant la police à identifier des pédophiles.
Fait d'armes : En cinq ans à la tête de WikiLeaks, le retors Assange a bousculé le journalisme d'investigation en même temps qu'il est devenu l'ennemi numéro un de l'administration Obama.

En Tunisie ou en Egypte, quand la censure a frappé Internet, ce sont aussi les hackers qui ont permis à l'information de jaillir, en dé­gageant des canaux de secours (en ouvrant des lignes alternatives). Le printemps arabe leur a offert une formidable occasion de prouver que la technique peut servir la démocratie. Quand la liberté d'expression tombe sous les balles réelles, les hackers ripostent avec leurs armes. Ils incarnent une nouvelle forme de protestation, asymétrique : celles des anonymes contre les puissants, des citoyens contre les pouvoirs institutionnels qui les piétinent. Dans le paysage recomposé de l'information, les hackers sont-ils en train de changer le monde ? De s'imposer comme une nouvelle force politique ? Comme un cinquième pouvoir face au quatrième (la presse) ? Pourquoi le font-ils ? Nous avons enfilé nos meilleures chaussures pour partir sur les sentiers vicinaux du Réseau et leur poser ces questions.

“Nous sommes les Anonymous.
Nous sommes légion. Nous ne pardonnons pas.
Nous n'oublions pas. Préparez-vous.”

Commençons par les Anonymous, les sans-nom d'Internet qui terro­risent les gouvernements depuis cinq bonnes années, et une attaque en règle contre l'Eglise de scientologie. Pour les trouver, il faut s'aventurer dans la jungle inextricable des canaux IRC (pour Internet Relay Chat), un protocole de communication qui permet d'échanger instantanément avec plusieurs centaines de personnes. Pendant les révolutions arabes, ils y organisaient la résistance dans un joyeux capharnaüm. L'accès est libre, anonyme. La navigation est sportive, erratique. Pas la peine de chercher un porte-parole ou de réclamer une interview, il faut prendre la vague, jongler entre les kyrielles d'opérations spéciales (abrégées #Op, pour les lecteurs les plus avertis) et le sabir inintelligible. Chez les Anonymous, il existe autant de vérités que de membres revendiqués. N'importe qui peut enfiler le costume. En guise d'identité, ils n'ont qu'un slogan frondeur, « Nous sommes les Anonymous. Nous sommes légion. Nous ne pardonnons pas. Nous n'oublions pas. Préparez-vous. »

Ils portent également un masque, celui de V - un personnage de comic inspiré par Guy Fawkes, un conspirateur britannique du XVIe siècle. Ce visage au drôle de sourire, c'est aussi celui qui a été choisi par les indignés du mouvement Occupy. Au cours de leur jeune existence, les Anonymous ont considérablement enrichi leur palette, en pilonnant les sites gouvernementaux de potentats arabes accrochés à leur trône (1) sans jamais se départir de l'hu­mour potache qui constelle leurs échanges. Comment dégager une co­hé­rence dans cette agora turbulen­te ? Gabriella Coleman qui vient à notre rescousse, anthropologue à l'université de New York, suit la mouvance depuis ses balbutiements : « Les Anonymous sont politiquement plus so­phis­tiqués qu'avant, relève-t-elle. Ils sont passés du statut de trolls (2) à celui de militants. Aujourd'hui, la typologie des individus et des actions s'est élargie. Pendant le printemps arabe, on a bien vu que les Anonymous, à défaut d'être un groupe structuré et homogène, avaient des rôles définis. »

Le cyberministre
Slim Amanou, âge : 34 ans.
Entrepreneur du Net, blogueur, le Tunisien est plus connu sous son pseudonyme, qui est aussi son compte Twitter : @slim404, une référence à Ammar404, le nom donné par les cyberactivistes à la censure numérique de Ben Ali.
Fait d’armes : Emprisonné durant quatre jours après avoir attaqué des sites du gouvernement, il est propulsé secrétaire d’Etat à la Jeunesse et aux Sports dès sa sortie de détention. Démissionnaire quatre mois après, il est retourné à sa start-up et rêve aujourd’hui d’une démocratie connectée et transparente de l’autre côté de la Méditerranée.

A force de naviguer sur les sept mers de l'Internet sans sextant ni boussole, on finit par croiser Okhin, qui se présente comme un « cypherpunk » (3) , un prédicateur de la cryptographie doublé d'un défenseur de la vie privée. Il nous donne rendez-vous sous les voûtes d'un bar interlope de Saint-Michel à Paris. 30 ans, cheveux longs, haute carrure, élocution claire comme s'il avait répondu à des interviews toute sa vie, il est administrateur système dans le civil, agent Telecomix la nuit. Telecomix est un groupe décentralisé d'une trentaine de personnes - qui se compare à une méduse -, sans leader - décidément -, né en Suède il y a trois ans, pendant le vote d'une loi sur la régulation des télécommunications. « Nous, on ne détruit pas, on construit. Les Anonymous sont les punks d'Internet, on est les hippies. » Sur le papier, rien ne destinait ces aliens à défier frontalement les dictateurs d'Afrique du Nord et du Moyen-Orient. « On est une génération de joueurs, de gamers, qui sautons de niveau en niveau, comme dans un jeu vidéo, rigole Okhin. C'est grisant de mettre un Etat à genoux à la seule force de l'informatique, et ça coûte 15 euros par mois [le prix d'un serveur, NDLR]. » C'est le black-out sur l'Internet égyptien qui les a fait basculer : « Cette coupure a profondément choqué la communauté hacker. » Depuis un an, à raison de deux à six heures par jour, Okhin aide des dissidents à contourner la censure.


Le chasseur

Bluetouff, âge : 35 ans.
Olivier Laurelli traîne le sobriquet de « Bluetouff » depuis plus de dix ans (la technologie Bluetooth conjuguée à sa masse capillaire, largement élaguée sur la photo ci-dessus en prévision d’une réunion à l’Assemblée nationale). Il a lancé le site Reflets.info, tentative bénévole de rassembler hackers et journalistes sous une bannière commune.
Fait d’armes : Son site a mis la puce à l’oreille des médias sur la vente de technologies de surveillance par des entreprises françaises à la Libye de Kadhafi.

Fondé sur le principe de « do-ocratie » (la démocratie du « faire »), Telecomix décide tout en ligne. Le groupe opère sans ressources financières (« Une opération qui coûte de l'argent est une mauvaise opération »), et sans peur des risques. C'est un facteur consubstantiel de leurs exploits : la loi s'accommode parfois mal de la performance des hackers qui dérangent les pouvoirs. Kevin Mitnick, une des grandes figures du milieu dans les années 1990, s'est ainsi retrouvé sur la liste des dix criminels les plus recherchés par le FBI. Julian Assange, quinze ans après, n'est pas en meilleure posture : l'Australien aux coupes de cheveux interchangeables est assigné à résidence dans son manoir du Suffolk depuis plus de quatre cents jours, un bracelet électronique et une foi inextinguible dans la transparence chevillés au corps. Pris dans une affaire de mœurs en Suède, il pourrait également être inculpé aux Etats-Unis, où le gouvernement essaie de le faire tomber.

Julian Assange n'a pas uniquement dérangé les Etats, il a aussi sacrément bousculé un autre pouvoir : la presse. En sortant de la clandestinité, en s'adossant à des titres prestigieux pour donner plus d'assise à ses révélations, il s'est « dé-marginalisé », en même temps qu'il obligeait les médias à évoluer. Au mois de septembre, Alan Rusbridger, le directeur de la rédaction du Guardian, revenait pour Télérama (4) sur sa collaboration avec le site le plus dangereux de la planète. « WikiLeaks a instauré un nouveau type de rapports entre le journalisme et la technologie », reconnaissait-il. Peu à peu, les investigateurs assimilent les techniques des hackers : chiffrer (crypter, dirait de façon impropre le commun des mortels) ses courriels avec une clé PGP (5) ou communiquer « off the record » (OTR, comme ils disent) sur un tchat sécurisé pour protéger leurs sources. Sur l'un d'eux, bien caché derrière plusieurs verrous et un pseudonyme, Julian Assange, nous le confie : « Cette époque rappel­le les premiers pas de l'imprimerie. » Les hackers, des moines copistes en avance sur leur temps...

Le lobbyiste
Jérémie Zimmerman, âge : 33 ans
Il se consacre depuis près de quatre ans à la Quadrature du Net, l'association de défense des libertés numériques, qu'il a cofondée.
Faits d'armes : Présent dans tous les débats publics sur la défense d'Internet, Jérémie Zimmerman garde également un œil sur la Commission européenne ou sur les instances de régulation des télécoms. Son combat du moment : exterminer l'ACTA, un maxi-traité anticontrefaçon qui durcirait encore la propriété intellectuelle.

Le même processus de « normalisation » s'opère entre les hackers et les institutions. Telecomix a récemment engagé le dialogue avec Reporters sans frontières et la Fédération internationale des ligues des droits de l'homme. Mais tient à son indépendance : « Si on était payés pour bosser à plein temps sur Telecomix, est-ce qu'on le ferait encore ? » se demande Okhin. Pour atteindre les politiques, d'autres recourent au lobbying et défendent la liberté d'expression en ligne. C'est le cas de Jérémie Zimmermann, le cofondateur de La Quadrature du Net, l'une des principales associations françaises dans ce domaine. Depuis près de quatre ans, cet empêcheur de légiférer en rond compulse des amendements, épluche le Journal officiel, multiplie les rendez-vous, au rythme infernal de soixante-dix heures par semaine, pour « mettre le hacking au service des institutions démocratiques. C'est sûrement moins efficace que l'approche illégale, mais c'est complémentaire. Si vous me passez l'expression, voilà comment on pirate une loi ». Lionel Tardy, député UMP de Haute-Savoie et informaticien de formation, renchérit : « Les ha­ckers ont leur rôle au même titre que d'autres acteurs au sein de l'Assemblée nationale, celui de sentinelles, de garde-fous. Ce sont les seuls à intervenir sur les libertés publiques. »

“En septembre dernier, quinze membres
du Parti pirate sont entrés au parlement de Berlin.”

Du lobbying au militantisme politique, il n'y a qu'un pas. Que Rick Falkvinge franchit. « Evangéliste politique » tel qu'il se décrit alors que nous l'interrogeons sur Skype depuis sa campagne suédoise, il a fondé le premier Parti pirate, en 2005. L'objectif à l'époque ? Le libre partage de la connaissance, sans l'entrave de la propriété intellectuelle. Aujourd'hui, le Parti pirate international agrège plus de quarante branches dans le monde, dont la moitié sont enregistrées comme des partis politiques traditionnels ; la plus jeune élue du Parlement européen est une pirate suédoise de 24 ans ; et si en France le PP ne pèse guère plus que quelques di­zaines d'euros sur un livret A, sa crois­sance en Allemagne dépasse toutes les attentes. En septembre dernier, quinze membres du Parti pirate sont entrés au parlement de Berlin.

Alexander Morlang est l'un d'entre eux. On le croise à Berlin lors de sa pause déjeuner au Chaos Communication Congress, la grand-messe des hackers organisée depuis vingt-huit ans par le vénérable Chaos Computer Club (CCC). Entre une piscine à boules et deux conférences aux intitulés incompréhensibles, certains s'exercent au crochetage de serrures, et d'autres font voler des drones de leur confection. Tout en sirotant leur Club-Mate, boisson officielle des hackers, thé gazeux hautement caféiné. Morlang, lui, a enfilé comme chaque année sa casquette de bénévole. Administrateur système, motard chevronné, membre du CCC depuis ses 14 ans - il en a 37 -, il est entré au Parti en 2009. Autour d'un plat de lasa­gne froides, il vante la « démocratie liquide » de sa formation politique, qui soumet la moindre décision à l'approbation de ses membres sur une plate-forme dédiée (un wiki). « En ce moment, la classe politique vote beaucoup de lois contre les hackers. Nous sommes là pour leur rappeler que les hackers peuvent aussi actionner des leviers. »

Crédité de 10 % des intentions de vote à l'échelle nationale, le parti au drapeau noir (Piratenpartei), en s'appuyant essentiellement sur la seule défense des libertés publiques, constituerait aujourd'hui la quatrième force politique d'Allemagne. De quoi provoquer un aggiornamento ? « Comme les logiciels que nous utilisons, nous devons faire une mise à jour programmatique, explique Morlang. Nous avons débuté comme un réseau éclaté. Comment rester nous-mêmes maintenant que nous sommes devenus un arbre ? » Rick Falkvinge, qui a récemment abandonné la pré­sidence du Parti pirate suédois pour propager la bonne parole, est persuadé que les hackers sont à la veille de leur grand soir : « Tous les quarante ans, une nouvelle génération régénère la démocratie, quand les activistes pré­cédents sont devenus des politiciens. Les libéraux sont arrivés au pouvoir il y a cent vingt ans, les sociaux-démocrates il y a environ quatre-vingts ans, et les écologistes sont arrivés sur la scène politique il y a à peu près quarante ans. Nous sommes mûrs pour une répétition du cycle. » 

(1) Les Anonymous utilisent massivement les attaques par déni de service (DDoS), qui permettent de saturer un site en le bombardant de requêtes.

(2) Dans le vocable d'Internet, un troll est une personne qui pollue volontairement les échanges pour le seul plaisir du désordre que cela occasionne.

(3) Contraction de cypher (chiffrement, en anglais) et du punk de cyberpunk (celui qui vit dans un monde dystopique), le cypherpunk prône l'usage de la cryptographie, c'est-à-dire la sécurisation de ses communications pour préserver sa vie privée.

(4) Télérama n° 3188.

(5) Pour Pretty Good Privacy (« assez bonne vie privée »), un logiciel vieux de vingt ans permettant de chiffrer ses communications.


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17 juillet 2010 6 17 /07 /juillet /2010 13:20


Bibliographie d’Arundhati Roy


The God of Small Things, Flamingo, 1997

The End of Imagination, Kottayam : D.C. Books, 1998

The Cost of Living, Flamingo, 1999

The Greater Common Good, Bombay : India Book Distributor, 1999

The Algebra of Infinite Justice, Flamingo, 2002. Collection d’essais : The End of Imagination, The Greater Common Good, Power Politics, The ladies have Feelings, So..., The Algebra of Infinite Justice, War is Peace, Democracy, War Talk, Come September

Power Politics, Cambridge : South End Press, 2002

War Talk, Cambridge : South End Press, 2003

Avant-propos de For Reason of State de Noam Chomsky, 2003

An Ordinary Person’s Guide To Empire, Consortium, 2004

Public Power in the Age of Empire, Seven Stories Press, 2004

The Check Book and the Cruise Missile : Conversations with Arundathi Roy, Interviews de David Barsamian, Cambridge : South End Press, 2004

Introduction à 13 December, a Reader : The Strange Case of the Attack on the Indian Parliament, New Delhi, New York : Penguin, 2006

The Shape of the Beast : Conversations with Arundhati Roy, New Delhi : Penguin Viking 2008

Listening to Grasshoppers : Field Notes on Democracy, New Delhi : Penguin, Hamish Hamilton, 2009


Lire auss ila déclaration d’Arundhati Roy sur l’affaire Sen

 

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17 juillet 2010 6 17 /07 /juillet /2010 13:13

 

Plainte contre Arundhati Roy

Le 12 avril 2010, un "citoyen ordinaire" dépose plainte contre Arundhati Roy suite à la publication de son texte Walking With The Comrades. Celui-ci est paru dans l’édition du 29 mars 2010 du magazine hebdomadaire Outlook. Dans le courant du mois de février, l’écrivain a eu l’occasion de passer plusieurs jours dans la forêt du Dandakaranya en compagnie des guérilleros maoïstes. Elle a donc franchi la ’frontière’ interdite pour vivre à l’intérieur et témoigner de ce qui se passe de l’autre côté de la ligne de front de l’Opération Green Hunt actuellement menée par le gouvernement indien pour éradiquer ceux qu’il qualifie de ’plus grande menace pour la sécurité intérieure du pays’. Dans son compte-rendu, Roy évoque son voyage, les mesures de précautions quant à sa venue, ses rencontres avec les combattants, de nombreuses femmes souvent très jeunes. Elle raconte également une grande fête traditionnelle populaire à laquelle elle a pu assister. Mais elle pointe aussi les conditions de vie déplorables des villageois de ces endroits reculés, l’absence totale d’infrastructures de soin, d’écoles, et l’état de santé extrêmement mauvais de l’ensemble des personnes qu’elle a rencontré. Comme elle le dit, son objectif était de rapporter des informations à propos d’une situation qui est peut être qualifiée d’Etat d’Urgence. Sachant qu’aucune nouvelle ne filtre dans les médias bourgeois, elle affirme qu’il est crucial pour la population indienne, notamment dans les villes, de savoir ce qui se déroule de l’autre côté, et ce afin de prendre des décisions en connaissance de cause. Mais pour le plaignant Viswajit Mitra, ce texte n’est qu’une glorification du mouvement maoïste. En outre, il affirme que Roy cherche à dénigrer le système établi de l’Etat, y compris son système judiciaire. Et de la citer ’au moins, là, le collectif est présent pour prendre une décision. Elle n’est pas prise par des juges qui ont perdu tout contact avec la vie ordinaire’. Sa plainte a été déposée en vertu du CSPSA de 2005 (Loi Spéciale de Sécurité Publique du Chhattisgarh) qui interdit toute aide ou contribution à une organisation terroriste. Or pour lui, le texte peut être interprété comme visant à créer un soutien envers les maoïste. Cette loi, selon laquelle plusieurs militants ont déjà été condamnés et emprisonnés, est critiquée depuis son adoption. Elle l’est pour sa large définition de ce qui peut être qualifié d’activité illégale ainsi que pour les sanctions strictes qu’elle applique à ceux qu’elle condamne. Un avocat de la Cour Suprême parle du CSPSA en ces termes ’Le langage approximatif et large utilisé pour définir et criminaliser le soutien à une organisation terroriste peut et a été mal employé par le passé. En vertu de la Loi, même un avocat représentant un maoïste au tribunal ou un médecin ayant soigné un maoïste blessé peut être poursuivi’. Pour avoir rendu public le témoignage de ce qu’elle a vu et vécu dans les forêts retirées et isolées du Dandakaranya, Arundhati Roy se voit donc tomber sous l’application de cette loi vivement critiquée mais toujours d’application. Elle risque jusqu’à deux ans de prison.

 

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17 juillet 2010 6 17 /07 /juillet /2010 13:05

 

"L’affaire Binayak Sen"


Binayak Sen est un pédiatre et un spécialiste de la santé publique de renon. Il est connu pour oeuvrer à l’extension des soins de santé aux populations les plus pauvres, surveillant la santé et l’état nutritionnel des habitants du Chhattisgarh. Enfin, il milite pour la défense des droits humains des tribaux et des autres démunis indiens. Sen est le vice-président national de la PUCL (People’s Union for Civil Liberties) basée dans l’état du Chhattisgarh et secrétaire général de son unité de l’état. En sa qualité de membre de la PUCL, il a aidé à organiser de nombreuses missions d’enquête sur les violations des droits humains. Il a pris part à des recherches qui ont attiré l’attention sur de graves violations de droits humains, y compris le meurtre de personnes désarmées et de civils innocents par la Salwa Judum. Sen a été noté pour sa défense des méthodes pacifiques. Peu avant son arrestation, il disait ’Ces dernières années, nous constatons partout en Inde - et donc dans l’état du Chhattisgarh également - un programme concerté pour enlever à la population la plus pauvre de la nation indienne son accès aux ressources essentielles des propriétés communes et aux ressources naturelles en ce y compris la terre et l’eau... La campagne appelée Salwa Judum dans le Chhattisgarh est une partie de ce processus dans lequel des centaines de villages ont été dénudés de la population qui y vivait et des centaines de personnes - hommes et femmes - ont été tués. Des milices armées gouvernementales ont été déployées et les gens qui ont protesté contre de tels mouvements et ont essayé de montrer au monde la réalité de ces campagnes - des travailleurs pour les droits humains comme moi - ont également été visés par des actions d’état contre eux. Au moment présent, les travailleurs de la PUCL de la section du Chhattisgarh, dont je suis le secrétaire général, sont particulièrement devenus la cible de cette action d’état ; et moi, comme plusieurs de mes collègues, suis visé par l’état du Chhattisgarh sous forme d’action punitive et d’emprisonnement illégal. Et toutes ces mesures sont prises principalement sous l’égide du CSPSA’.

Le 14 mai 2007, Binayak Sen a été arrêté en vertu du CSPSA dans la ville de Bilaspur dans le Chhattisgarh. Les autorités l’accusaient d’agir en qualité de coursier entre le dirigeant maoïste emprisonné Narayan Sanyal et l’homme d’affaire Piyush Gutia, également accusé d’entretenir des liens avec les maoïstes. Dès son arrestation, les réactions ont été multiples et une campagne internationale a été mise en place pour exiger sa libération immédiate.

 

Un communiqué de presse émanant de personnalités importantes est publié le 16 mai : ’Les fausses ’rencontres’, les viols, les incendies de villages et le déplacement des adivasis (tribaux autochtones) par dizaine de milliers et la perte conséquente de leurs moyens de subsistance ont été rapporté abondemment dans plusieurs enquêtes indépendantes. L’arrestation de Sen est clairement une tentative pour intimider la PUCL et d’autres voix démocratiques qui se sont prononcées contre les violations des droits humains dans l’état’. Dès son incarcération, son avocat demande qu’il soit libéré sous caution. A chaque fois qu’il en a introduit la demande, celle-ci a été refusée et la garde à vue de Sen a été prolongée. Début juin, après avoir saisi et analysé le contenu de son ordinateur, la police affirme détenir des preuves compromettantes contre Sen et le 3 août, il est inculpé en vertu du CSPSA. Le 10 décembre, devant plusieurs juges, le militant affirme qu’il a été arrêté sur des accusations fabriquées de prétendus liens avec les naxalites, affirmant qu’il n’était qu’un militant de la PUCL et qu’il n’était d’aucune manière en liaison avec les maoïstes. Mais chacun de ses arguments est contré par les juges qui déclarent que le fait d’appartenir à la PUCL ne signifie pas qu’il est a l’abri. Le gouvernement d’état du Chhattisgarh doit alors statué sur le sort de Sen et abonde dans le sens du tribunal affirmant qu’il est évident qu’aucune affaire n’aurait été ouverte s’il n’y avait pas de preuve de son implication avec les maoïstes. Sen reste donc en prison et ce jusqu’au 25 mai 2009, jour où il est finalement libéré sous caution par la Cour Suprême au vu de la détérioration de son état de santé.


Binayak Sen

 

Qu’étaient ces preuves contre Binayak Sen, à cause desquelles il a passé deux années en prison, en grande partie à l’isolement ? Une carte postale datée du 3 juin 2006 destinée à Sen de la part du dirigeant maoïste Sri Narayan Sanyal emprisonné à Raipur, mentionnant son état de santé et son affaire, ornée du cachet de la prison ; une brochure jaune en hindou ’A propos de l’unité entre le CPI (Guerre Populaire) et le Centre Communiste Maoïste’ ; une lettre écrite par Madanlal Banjare (membre du CPI-maoïste) depuis sa prison et adressée au Camarade Binayak Sen ; un article photocopié en anglais intitulé ’Mouvement naxal, mouvements tribaux et des femmes’ ; une note écrite à la main photocopiée de quatre pages sur ’comment construire un front anti-impérialiste américain’ ; un article de huit pages intitulé ’Globalisation et le secteur des services en Inde’. Aujourd’hui, Binayak Sen n’est donc plus en prison, mais libéré sous caution, il n’est toujours pas entièrement libre.

En avril 2009, Arundhati Roy avait fait une déclaration publique afin de dénoncer l’emprisonnement du Dr Binayak Sen, et pour exiger sa libération.


Lire la déclaration d’Arundhati Roy sur l’affaire Sen - format pdf


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17 juillet 2010 6 17 /07 /juillet /2010 12:44


Les nouvelles qui sont venues du Jharkhand et du Bihar sont inquiétantes. L’horrible décapitation du policier Francis Induvar reste fraîche dans tous les esprits (http://www.secoursrouge.org/spip.ph...") id="nh28">28]. C’est un rappel de la facilité avec laquelle la discipline de la lutte armée peut se dissoudre en actes grossiers de violence criminalisée ou en laides guerres d’identités entre les castes, les communautés et les groupes religieux. En institutionnalisant l’injustice comme il le fait, l’Etat indien a transformé ce pays en une poudrière de troubles massifs. Le gouvernement se trompe complètement s’il pense qu’en effectuant des ‘assassinats ciblés’ pour ‘décapiter’ le CPI(Maoïste), il arrêtera la violence. Au contraire, la violence se répandra et s’intensifiera, et le gouvernement n’aura personne à qui parler.

Durant mes quelques derniers jours, nous serpentons à travers la luxuriante et magnifique vallée d’Indravati. Comme nous marchons le long d’un flanc de colline, nous voyons une autre file de gens marchant dans la même direction, mais de l’autre côté de la rivière. On me dit qu’ils sont en route pour la réunion anti-barrage du village de Kudur. Ils sont sur le terrain mais sans armes. Un rassemblement local pour la vallée. J’ai quitté le navire et les ai rejoints. Le barrage de Bodhghat submergera la totalité de la région dans laquelle nous avons marché durant des jours. Toute cette forêt, toute cette histoire, toutes ces histoires. Plus de cent villages. Est-ce donc ça le plan ? De noyer les gens comme des rats, afin que l’aciérie intégrée à Lohandiguda et la mine de bauxite et la raffinerie d’aluminium sur les marches de Kashkal puissent avoir la rivière ?

A la réunion, des gens qui sont venus de loin, disent la même chose que ce que nous entendons depuis des années. Nous nous noierons, mais nous ne bougerons pas ! Ils sont ravis que quelqu’un de Delhi soit avec eux. Je leur dit que Delhi est une ville cruelle qui ne les connaît pas et ne s’intéresse pas à eux.

Juste quelques semaines avant de venir à Dandakaranya, j’ai visité Gujarat. Le barrage Sardar Sarovar a plus ou moins atteint toute sa hauteur maintenant. Et pratiquement chaque chose que le Narmade Bachao Andolan (NBA) avait prédit s’est produit. Les gens qui ont été déplacés n’ont pas été réinsérés, mais cela va sans dire. Les canaux n’ont pas été construits. Il n’y a pas d’argent. Donc l’eau de Narmada est détournée vers le lit vide de la Sabarmadi (sur laquelle on a fait un barrage il y a longtemps). Une grande partie de l’eau est lampée par les villes et la grande industrie. Les effets en aval - l’entrée d’eau salée dans un estuaire sans rivière - deviennent impossibles à atténuer.

Il fut un temps où croire que les grands barrages étaient ‘les temples de l’Inde Moderne’ était peu judicieux, mais peut-être compréhensible. Mais aujourd’hui, après tout ce qui s’est passé, et alors que nous savons tout ce que nous faisons, il doit être dit que les grands barrages sont un crime contre l’humanité.

Le barrage de Bodhghat a été mis au frigo en 1984 après la protestation de la population locale. Qui l’arrêtera maintenant ? Qui empêchera que soit posée la pierre fondatrice ? Qui arrêtera le vol de l’Indrivati ? Quelqu’un doit le faire.

Pour la dernière nuit, nous avons campé au pied de l’abrupte colline que nous allions escalader durant la matinée, pour émerger sur la route où une moto me prendrait. La forêt à même changé depuis que j’y suis entrée. Les arbres de chironjee, de soie de coton et de mangue ont commencé à fleurir.

Les villageois de Kudur envoient une énorme casserole de poisson fraîchement pêchés au camp. Et une liste pour moi, de 71 variétés de fruits, de légumes, de légumes secs et d’insectes qu’ils prennent dans la forêt et cultivent dans leurs champs, ainsi que le prix du marché. C’est juste une liste. Mais c’est aussi une carte de leur monde.

La poste de la jungle arrive. Deux ‘biscuits’ pour moi. Un poème et une fleur séchée de la Camarade Narmada. Une très jolie lettre de Maase. (Qui est-elle ? Le saurai-je jamais ?)

Le Camarade Sukhdev demande s’il peut télécharger la musique de mon Ipod sur son ordinateur. Nous écoutons un enregistrement de Iqbal Bano chantant ‘Hum Dekheige’ (Nous assisterons à la journée) de Faiz Ahmed Faiz au célèbre concert de Lahore au sommet de la répression durant les années Zia-ul-Haq.


Jab ahl-e-safa-Mardud-e-haram,

Masnad pe bithaiye jayenge

Quand les injustes seront assis en haut

Sab taaj uchhale jayenge

Sab takht giraye jayenge

Toutes les couronnes seront arrachées

Tous les trônes renversés

Hum Dekhenge


50.000 personnes du public dans ce ‘Pakistan’ commencent un chant de défi : Inqilab Zindabad ! Inqilab Zindabad ! Toutes ces années plus tard, ce chant retenti autour de cette forêt. Etrange, ces alliances qui se font.
Le Ministre de l’Intérieur a émis des menaces voilées à ceux qui ‘offrent par erreur un soutien intellectuel et matériel aux maoïstes’. Est-ce que partager Iqbal Bano rempli ces conditions ?

A l’aube, je dis au revoir aux Camarades Madhav et Joori, au jeune Mangtu et aux autres. Le Camarade Chandu est parti pour organiser les motos et viendra avec moi jusqu’à la route principale. Le Camarade Raju ne vient pas (L’escalade serait un enfer pour ses genoux). La Camarade Niti (la Plus Recherchée), les Camarades Sukhdev, Kamla et cinq autres m’emmèneront en haut de la colline. Comme nous commençons à marcher, Niti et Sukhdev détachent avec désinvolture, mais simultanément, les crans de sûreté de leurs AK. C’est la première fois que je les ai vu faire ça. Nous approchons de la ‘frontière’. « Tu sais quoi faire si nous nous retrouvons sous le feu ? ». Sukhdev demande ça avec désinvolture, comme si c’était la chose la plus naturelle du monde.
« Oui » dis-je « déclarer immédiatement une grève de la faim indéfinie ». Il s’est assis sur une pierre et a rigolé. Nous avons escaladé durant environ une heure. Juste en-dessous de la route, nous nous sommes assis dans une alcôve pierreuse, complètement dissimulées, comme un parti en embuscade, guettant le son des motos. Quand il arrive, l’adieu doit être rapide. Lal Salaam Camarades.

Quand j’ai regardé en arrière, ils étaient toujours là. Agitant la main. Un petit attroupement. Des gens qui vivent avec leurs rêves, alors que le reste du monde vit avec ses cauchemars. Chaque nuit, je pense à ce voyage. Ce ciel nocturne, ces chemins forestiers. Je vois les chevilles de la Camarade Kamala dans ses sandales éraflées, éclairés par la lumière de ma lampe électrique. Je sais qu’elle doit être en mouvement. Marchant, pas seulement pour elle-même, mais pour garder l’espoir en vie pour nous tous.


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17 juillet 2010 6 17 /07 /juillet /2010 12:26


Puis, un par un, comme des canards qui ne peuvent pas supporter de rester sur le bord et regarder les autres canards nager, ils entrent et commencent aussi à danser. Bientôt, il y a des lignes de danseurs vert olive, tourbillonnant avec toutes les autres couleurs. Et puis, alors que des sœurs et des frères, des parents et des enfants et des amis, qui ne se sont pas rencontrés depuis des mois, parfois des années, se rencontrent les uns les autres, les lignes se brisent et se reforment et le vert olive est réparti parmi les saris tourbillonnants et les fleurs, les tambours et les turbans. C’est sûrement une Armée Populaire. Pour l’instant, du moins. Et ce que le Président Mao a dit à propos des guérilleros étant le poisson, et la population l’eau dans laquelle ils nagent est, à ce moment, littéralement vrai.

Le Président Mao. Il est ici aussi. Un peu solitaire peut-être, mais présent. Il y a une photo de lui, sur un écran en toile rouge. Marx aussi. Et Charu Majumdar, le fondateur et le théoricien en chef du mouvement naxalite. Sa rhétorique acerbe fétichise la violence, le sang et le martyre, et emploie souvent un langage tellement grossier qu’il est presque génocidaire. Debout ici, le jour de Bhumkal, je ne peux m’empêcher de penser que son analyse, si vitale pour la structure de cette révolution, est si éloignée de son émotion et de sa texture. Quand il a dit que seule ‘une campagne d’anéantissement’ pourrait produire ‘le nouvelle homme qui défiera la mort et sera libre de toute pensée d’intérêt personnel’ - aurait-il pu imaginer que ce peuple ancien, dansant dans la nuit, serait celui sur les épaules duquel reposeraient ses rêves.

Cela rend un mauvais service à tout ce qui se déroule ici que la seule chose qui semble aller vers le monde extérieur est la rhétorique rigide et inflexible des idéologues d’un parti qui a évolué par rapport à son histoire problématique. Quand Charu Mazumdar a dit cette phrase célèbre « Le Président de la Chine est notre Président et le Chemin de la Chine est notre Chemin », il était prêt à l’étendre juqu’au point où les naxalites sont restés silencieux pendant que le général Yahya Khan a commis un génocide dans l’est du Pakistan (Bengladesh) parce qu’à ce moment, la Chine était un allié du Pakistan.

Il y avait le silence aussi sur le Khmers Rouges et leurs champs de mort au Cambodge. Il y avait eu le silence sur les excès énormes des Révolutions chinoise et russe. Silence sur le Tibet. Au sein du mouvement naxalite aussi, il y a eu des excès violents et nombre de choses qu’ils ont faites sont impossible à défendre. Mais on peut comparer tout ce qu’ils ont fait avec les réalisations sordides du Congrès et du BJP dans le Bunjab, le Cachemire, Delhi, Mumbai, Gujarat,... Et cependant, malgré ces contradictions terrifiantes, Charu Mazumdar était un visionnaire dans beaucoup de ce qu’il a dit et écrit. Le parti qu’il a créé (et ses nombreux groupes dissidents) a gardé présent et réel le rêve de la Révolution en Inde. Imaginez une société sans ce rêve. Rien que pour ça, nous ne pouvons pas le juger trop sévèrement. Particulièrement pas pendant que nous nous emmaillotons nous-mêmes avec l’hypocrisie pieuse de Gandhi à propos de la supériorité de la ‘manière non violente’ et sa notion de curatelle. « L’homme riche gardera la possession de sa richesse, dont il utilisera ce dont il a nécessairement besoin pour ses besoins personnelles et agira en tant que fiduciaire pour que le reste soit utilisé pour le bien de la société ». Comme il est étrange cependant, que les tsars contemporains de l’Establishment indien - l’Etat qui a écrasé les naxalites si impitoyablement - doivent maintenant dire ce que Charu Mazumdar a dit il y a si longtemps : le chemin de la Chine est notre chemin.

A l’envers, la tête en bas.

Le chemin de la Chine a changé. La Chine est devenue une puissance impérialiste maintenant, rongeant les ressources d’autres pays et d’autres populations. Mais le Parti est toujours debout, simplement, le Parti a changé d’avis.

Quand le Parti est un soupirant (comme il l’est maintenant dans le Dandakaranya) courtisant la population, attentif à chacun de ses besoins, alors il est sincèrement un Parti Populaire, son armée authentiquement une Armée Populaire. Mais après la Révolution, cette histoire d’amour peut si facilement se transformer en mariage amer. L’Armée Populaire peut tellement facilement se retourner sur le peuple. Aujourd’hui, dans le Dandakaranya, le Parti veut garder la bauxite dans les montagnes. Demain, changera-t-il d’avis ? Mais pouvons-nous, devons-nous laisser les inquiétudes à propos du futur nous immobiliser pour le présent ?

Les danses continueront toute la nuit. Je retourne en marchant au camp. Maase est là, réveillée. Nous discutons tard dans la nuit. Je lui donne mon exemplaire des ‘Neruda’s Captain’s Verses (Vers du Capitaine Neruda) (Je l’avais prise avec, juste au cas où). Elle demande encore et encore « Que pensent-ils de nous à l’extérieur ? Que disent les étudiants ? Raconte-moi le mouvement des femmes, quelles sont les grandes questions maintenant ? » Elle me pose des questions sur moi, mes écrits. J’essaye et lui donne un compte-rendu honnête de mon chaos. Puis, elle commence à me parler d’elle, de comment elle a rejoint le Parti. Elle me raconte que son partenaire a été tué en mai dernier, dans un faux combat. Il a été arrêté à Nashik et emmené à Warangal pour être tué. « Ils doivent l’avoir sérieusement torturé ». Elle était en route pour aller le retrouver quand elle a entendu qu’il avait été arrêté. Elle est restée dans la forêt depuis lors. Après un long silence, elle me raconte qu’elle a été mariée une fois avant, il y a des années. « Il a aussi été tué dans un combat » dit-elle et ajoute avec une exactitude à briser le cœur « mais dans un vrai ».

Je suis couchée éveillée sur mon jhilli, pensant à la tristesse prolongée de Maase, écoutant les tambours et les sons de la joie prolongée sur le terrain et pensant à propos de l’idée de Charu Mazumdar de guerre prolongée, précepte central du Parti maoïste. C’est ce qui fait que les gens pensent que l’offre d’entrer dans des ‘dialogues de paix’ des maoïstes est un canular, une ruse pour obtenir un répit pour se regrouper, se ré-armer et retourner mener la guerre prolongée. Qu’est-ce que la guerre prolongée ? Est-ce une chose terrible en soi, ou dépend-elle de la nature de la guerre ? Qu’en serait-il des gens ici dans le Dandakaranya s’ils n’avaient pas mené leur guerre prolongée ces trente dernières années, où seraient-ils maintenant ?

Et les maoïstes sont-ils les seuls à croire à la guerre prolongée ? Pratiquement dès le moment où l’Inde est devenue une nation souveraine, elle s’est transformée en puissance coloniale, annexant des territoires, menant la guerre. Elle n’a jamais hésité à faire usage des interventions militaires pour aborder les problèmes politiques - Cachemire, Hyderabad, Goa, Nagaland, Manipur, Telengana, Assam, Punjab, le soulèvement naxalite au Bengale occidental, Bihar, Andhra Pradesh et maintenant à travers les régions tribales de l’Inde centrale. Des dizaines de milliers de personnes ont été tuées impunément, des centaines de milliers torturées. Tout ceci derrière le masque bienveillant de la démocratie. Contre qui ces guerres sont-elles menées ? Contre les musulmans, les chrétiens, les sikhs, les communistes, les dalits, les tribaux et plus que tout contre les pauvres qui osent interroger leur sort au lieu d’accepter les miettes qui leur sont lancées. Il est difficile de ne pas voir l’Etat indien comme étant essentiellement un Etat hindou de caste supérieure (sans tenir compte de quel parti est au pouvoir) qui entretient une hostilité réfléchie vis à vis de ‘l’autre’. Quelqu’un qui, à la vraie mode coloniale, envoie les Nagas et les Mizos pour se battre dans le Chhattisgarh, les Sikhs dans le Cachemire, les Cachemiris dans l’Orissa, les Tamilians dans l’Assam, etc. Si cela n’est pas la guerre prolongée, qu’est-ce ?

Pensées déplaisantes durant une nuit étoilée magnifique. Sukhdev se sourit à lui-même, son visage éclairé par son écran d’ordinateur. C’est un bourreau fou de travail. Je lui demande ce qui est drôle. « J’étais en train de penser aux journalistes qui étaient venus l’an dernier aux célébrations de Bhumkal. Ils sont venu un jour ou deux. L’un d’eux a posé avec mon AK, s’est fait photographié et puis est reparti et nous a appelé Machines à Tuer ou quelque chose comme ça ». Les danses ne se sont pas arrêtées et il fait jour. Les lignes continuent encore, des centaines de jeunes gens dansent encore. « Ils ne s’arrêteront pas » dit le Camarade Raju « pas avant que nous commencions à plier bagages ».

Sur le terrain, je cours vers le Camarade médecin. Il a fait fonctionner un petit camp médical au bord de la piste de danse. Je veux embrasser ses grosses joues. Pourquoi ne peut-il pas être au moins trente personnes au lieu d’une ? Pourquoi ne peut-il pas être des milliers de gens ? Je lui demande à quoi elle ressemble, la santé du Dandakaranya. Sa réponse me glace le sang. La plupart des gens qu’il a vu, dit-il, y compris ceux de la PLGA, ont un taux d’hémoglobine entre 5 et 6 (alors que le taux standard des femmes indiennes est de 11). Il y a la tuberculose, causée par plus de deux années d’anémie chronique. Les jeunes enfants souffrent d’une malnutrition protéino-énergétique au stade deux, appelée en termes médicaux Kwashiarkar (Je l’ai cherché plus tard. C’est un mot dérivé du langage Ga de la région côtière du Ghana et qui signifie ‘la maladie que l’enfant attrape quand le nouveau bébé arrive’. En fait, le vieux bébé ne reçoit plus le lait maternel, et il n’y a pas assez de nourriture pour fournir sa nutrition). C’est une épidémie ici, comme au Biafra, dit le Camarade médecin. « J’ai travaillé dans des villages avant, mais je n’ai jamais rien vu de tel ».

A côté de cela, il y a la malaria, l’ostéoporose, le ver solitaire, de graves infections de l’oreille et des dents et l’aménorrhée précoce - ce qui arrive quand la malnutrition durant la puberté entraîne la disparition du cycle menstruel de la femme, ou fait qu’il n’apparaît jamais en premier lieu. « Il n’y a aucune clinique dans cette forêt, excepté une ou deux à Gadchiroli. Aucun médecin. Aucun médicament ».

Il part maintenant, avec sa petite équipe, pour un trek de huit jours jusqu’à Abhujmad. Il est en ‘habit’ aussi, le Camarade médecin. Donc, s’ils le trouvent, ils le tueront.

Le Camarade Raju dit qu’il n’est pas sûr de continuer à camper ici. Nous devons bouger. Quitter Bhumkal implique beaucoup d’adieux étalés dans le temps.

Lal lal salaam, Lal lal salaam.

Jaane waley Sathiyon ko Lal Lal Salaam (Salut Rouge aux camarades sur le départ)

Phir milenge, Phir milenge

Dandakaranya jungle mein phir milenge

Nous nous rencontrerons encore, un jour, dans la Forêt de Dandakaranya. La cérémonie d’arrivée et de départ ne sont jamais prises à la légère, parce que tout le monde sait que quand il dit « nous nous reverrons encore », il veut en fait dire « nous pourrions ne jamais nous revoir ». La Camarade Narmada, la Camarade Maase et la Camarade Roopi prennent des chemins séparés. Les verrai-je encore un jour ?

Donc une fois encore, nous marchons. Il fait plus chaud chaque jour. Kamla cueille le premier fruit de tendu pour moi. Il goûte le sapodilla. Je suis devenue mordue du tamarin. Cette fois, nous campons près d’un ruisseau. Les femmes et les hommes se lavent tour à tour en lot. Durant la soirée, la Camarade Raju reçoit un paquet entier de ‘biscuits’. Nouvelles :

60 personnes arrêtées dans la Division de Manpur à la fin de janvier 2010 n’ont toujours pas comparu au Tribunal.

D’énormes contingents de police sont arrivés dans le Bastar Sud. Des attaques au hasard ont lieu.

Le 8 novembre 2009, dans le village de Kachlaram, Bijapur Jila, Dirko Madka (60 ans) et Kovasi Suklu (68) ont été tués.

Le 24 novembre, Madavi Baman (15) a été tué dans le village de Pangodi.

Le 3 décembre, Madavi Budram de Korenjad également tué.

Le 11 décembre, village de Gumiapal, Division de Darba, 7 personnes tuées (noms encore à venir).

Le 15 décembre, village de Kotrapal, Veko Sombar et Madavi Matti (tous les deux des KAMS) tués.

Le 30 décembre, village de Vechapal, Poonem Pandu et Poonem Motu (père et fils) tués.

En janvier 2010 (date inconnue), Chef de la Janatana Sarkar du village de Kaika, Gangalaur tué.

Le 9 janvier, 4 personnes tuées dans le village de Surpangooden, Région de Jagargonda.

Le 10 janvier, 3 personnes tuées dans le village de Pullem Pulladi (pas encore de noms).

Le 25 janvier, 7 personnes tuées dans le village de Takilod, Région d’Indrivadi.

Le 10 février (Jour de Bhumkal) Kumli violée et tuée dans le village de Dumnaar, Abhujmad. Elle venait d’un village appelé Paiver.

2.000 hommes de troupe de la Indo Tibetan Border Patrol (ITBP - Patrouille Frontalière Indo-Tibétaine) sont campés dans les forêts de Rajnandgaan.

5.000 hommes supplémentaires de la BSF sont arrivés à Kanker.


Et puis :

Quota PLGA rempli

 

Quelques anciens journaux sont également arrivés. Il y a beaucoup de presse à propos des naxalites. Un titre perçant résume parfaitement le climat politique : Khadedo, Maaro, Samarpan Karao (Eliminer, Tuer, Les faire capituler). En dessous de ça : Varta ke liye loktantra ka dwar khula hai (La porte de la démocratie est toujours ouverte aux discussions). L’éditorial du troisième dit que la région dans laquelle nous avons campé et marché est totalement sous contrôle policier.

Les jeunes communistes prennent les extraits pour s’entraîner à lire. Ils marchent autour du camp en lisant très haut les articles anti-maoïstes avec des voix de présentateurs radio. Nouveau jour. Nouveau lieu. Nous sommes stationnés dans la banlieue du village d’Usir, sous d’énormes arbres mahua. Le mahua vient juste de commencer à fleurir et laisse tomber ses pâles fleurs vertes comme des bijoux sur le sol de la forêt. L’air est baigné de son odeur légèrement capiteuse. Nous attendons les enfants de l’école de Bhatpal qui a été fermée après le ‘combat’ d’Ongaar. Elle a été transformée en camp de police. Les enfants ont été renvoyés chez eux. Ceci est aussi vrai pour les écoles de Nelwad, Moojmetta, Edka, Vedomakot et Dhanora.

Les enfants de l’école de Bhatpal ne se montrent pas.

La Camarade Niti (la plus recherchée) et le Camarade Vinod nous mènent dans une longue marche pour voir les séries de structures pour récolter l’eau et les étangs d’irrigation qui ont été construits par la Janatana Sarkar locale. La Camarade Niti parle de l’éventail des problèmes agricoles qu’ils doivent gérer. Seuls 2% de la terre sont irrigués. A Abhujmad, le labour était impensable jusqu’à il y a 10 ans. De l’autre côté de Gadricholi, les graines hybrides et les pesticides chimiques font tout doucement leur chemin. « Nous avons besoin de gens qui connaissent les graines, les pesticides organiques, la permaculture. Avec un peu d’aide, nous pourrions faire beaucoup ».

Le Camarade Ramu est le fermier en charge de la région de la Janatana Sarkar. Il nous montre fièrement les champs, où ils cultivent le riz, l’aubergine, le gongura, l’oignon, le kohlrabi. Puis avec la même fierté, un énorme, mais totalement sec, étang d’irrigation. Qu’est-ce que c’est ? « Celui-ci n’a même pas d’eau durant la saison des pluies. Il est creusé au mauvais endroit » dit-il, un sourire enveloppant son visage, « ce n’est pas le nôtre, il a été creusé par la Lotti Sarkar » (Le Gouvernement qui Pille). Il y a deux systèmes de gouvernement parallèles ici, Janatana Sarkar et Looti Sarkar. Je pense à ce que le Camarade Venu m’a dit : Ils veulent nous écraser, pas seulement à cause des minéraux, mais parce que nous proposons un modèle alternatif au monde.

Cette idée de Gram Swaraj avec ‘un Fusil n’est pas encore une Alternative’. Il y a trop de famine, trop de maladie ici. Mais elle a certainement créé les possibilités pour une alternative. Pas pour le monde entier, pas pour l’Alaska, ou New Delhi, ou même peut-être pour l’ensemble du Chhattisgarh, mais pour lui-même. Pour Dandakaranya. C’est le secret le mieux gardé du monde. Elle a posé les fondations pour une alternative à sa propre extermination. Elle a défié l’histoire. Contre les plus grandes bizarreries, elle a forgé un projet pour sa propre survie. Elle a besoin d’aide et d’imagination, elle a besoin de docteurs, de profs, de fermiers. Elle n’a pas besoin de guerre.

Mais si la guerre est tout ce qu’elle reçoit, elle combattra en retour.

Durant les quelques jours suivants, je rencontre des femmes qui travaillent avec les KAMS, divers titulaires de bureau des Janatana Sarkars, des membres du Dandakaranya Adivasi Kisan Mazdoor Sangathan DAKMS, les familles de personnes qui ont été tuées et simplement des gens ordinaires qui essayent de faire face à la vie en ces temps terrifiants.

J’ai rencontré trois sœurs, Sukhiyari, Sukdai et Sukkali, pas jeunes, peut-être dans la quarantaine, du district de Narainpur. Elles sont dans le KAMS depuis douze ans. Les villageois dépendent d’elles pour s’arranger avec la police. « La police vient en groupes de 200 ou 300. Ils volent tout, les bijoux, les poulets, les cochons, les casseroles et les poêles, les arcs et les flèches » dit Sukkali « ils ne laisseraient même pas un couteau ». Sa maison à Innar a été brûlée deux fois, une fois par le Bataillon Naga et une fois par le CRPF  . Sukhiary a été arrêtée et emprisonnée à Jagdalpur durant sept mois.

« Un jour, ils ont emmené l’ensemble du village, en disant que les hommes étaient des naxalites ». Sukhiari a suivi avec toutes les femmes et les enfants. Ils ont cerné le commissariat et ont refusé de partir jusqu’à ce que les hommes soient libérés. « A chaque fois qu’ils emmènent quelqu’un » dit Sukdai « il faut y aller immédiatement et le reprendre. Avant qu’ils n’écrivent un quelconque rapport. Une fois qu’ils écrivent dans leur livre, cela devient très difficile ».

Sukhiari qui enfant, a été enlevée et mariée de force à un homme plus âgé (elle s’est enfuie et est allée vivre avec sa sœur), organise maintenant des rassemblements de masse, parle à des meetings. Les hommes dépendent d’elle pour leur protection. Je lui ai demandé ce que le Parti signifie pour elle. « Naxalvaad ka matlab humaara Parivaar (Naxalvaad signifie notre famille). Quand nous entendons parler d’une attaque, c’est comme si c’était notre famille qui avait été blessée » dit Sukhiari.

Je lui ai demandé si elle savait qui est Mao. Elle a souri timidement. « C’était un dirigeant. Nous travaillons pour sa vision ».

J’ai rencontré la Camarade Somari Gawdi. Vingt ans, et elle a déjà purgé une peine de deux ans de prison à Jagdalpur.

Elle était dans le village d’Innar le 8 janvier 2007, le jour où 740 policiers ont disposé un cordon autour du village parce qu’ils avaient l’information que la Camarade Niti s’y trouvait. (Elle y était, mais l’avait quitté au moment où ils sont arrivés). Mais la milice du village, dont Somari était membre, était toujours là. La police a ouvert le feu à l’aube. Ils ont tué deux garçons, Suklal Gawdi et Kachroo Gota. Puis, ils en ont attrapé trois autres, deux garçons, Dusri Salam et Ranai, et Somari. Dusri et Ranai ont été attachés et abattus. Somari a été battue jusqu’à deux doigts de la mort. La police a obtenu un tracteur avec une remorque et y a chargé les corps morts. Ils ont fait asseoir Somari avec les corps et emmenée à Narainpur.

J’ai rencontré Chamri, la mère du Camarade Dilip qui a été abattu le 6 juillet 2009. Elle dit qu’après l’avoir tué, la police a attaché le corps de son fils à un mât, comme un animal, et l’ont transporté avec eux. (Ils doivent présenter les corps pour recevoir leurs récompenses en argent, avant que quelqu’un d’autre n’intervienne dans la mort). Chamri a couru derrière eux toute la route jusqu’au commissariat. Au moment où ils l’ont atteint, il n’y avait plus une bribe de vêtements sur le corps. Sur le chemin, dit Chamri, ils ont laissé le corps le long de la route pendant qu’ils s’arrêtaient dans un dhaba pour prendre le thé et des biscuits. (Pour lesquels ils n’ont pas payé) Imaginez cette mère un instant, suivant le cadavre de son fils à travers la forêt, s’arrêtant à distance pour attendre que ses meurtriers aient fini de prendre le thé. Ils ne l’ont pas laissée récupérer le corps de son fils afin qu’elle puisse lui donner des funérailles convenables. Ils l’ont seulement laissé jeter une poignée de terre dans le trou dans lequel ils avaient enterré les autres personnes qu’ils avaient tuées ce jour-là. Chamri dit qu’elle veut une vengeance. Badla ku badla. Sang pour sang.

J’ai rencontré les membres élus de la Marskola Janatana Sarkar, qui gère six villages. Ils ont décrit une descente de police : Ils viennent la nuit, 300, 400, parfois 1.000 d’entre eux. Ils disposent un cordon autour d’un village et guettent. A l’aube, ils attrapent les premières personnes qui sortent pour aller aux champs et les utilisent comme boucliers humains pour entrer dans le village, pour qu’elles leur montrent où sont les pièges. ‘Booby traps’ (pièges) est devenu un mot Gondi. Tout le monde souri toujours quand ils le disent et l’entendent. La forêt est pleine de pièges, de vrais et de faux. Même la PLGA doit être guidée dans les villages). Une fois que la police entre dans le village, ils pillent, volent et brûlent les maisons. Ils viennent avec des chiens. Les chiens attrapent ceux qui tentent de s’enfuir. Ils poursuivent les poulets et les cochons et la police les tue et les emmène dans des sacs. Les SPO viennent avec la police. Ce sont eux qui savent où les gens cachent leur argent et leurs bijoux. Ils attrapent les gens et les emmènent. Ils leur arrachent de l’argent avant de les libérer. Ils transportent toujours quelques ‘habits’ naxals en plus avec eux, dans le cas où ils trouvent quelqu’un à tuer. Ils reçoivent plus d’argent pour tuer les naxals, donc ils en fabriquent. Les villageois sont trop effrayés pour rester à la maison.

Dans cette forêt apparemment tranquille, la vie semble maintenant complètement militarisée. Les gens connaissent des mots tels que Cordon et Recherche, Fusillade, Progression, Retraite, Abattre, Action ! Pour récolter leur culture, ils ont besoin que la PLGA fasse une patrouille de sentinelles. Aller au marché est une opération militaire. Les marchés sont remplis de mukhbirs (informateurs) que la police a attiré depuis leur village avec de l’argent (1.500 roupies par mois). On me dit qu’il y a une mukhbir mohallah - colonie d’informateurs - à Narainpur où se trouvent au moins 4000 mukhbirs. Les hommes ne peuvent plus aller au marché. Les femmes y vont, mais elles sont surveillées de près. Si elles achètent régulièrement un petit extra, la police les accuse de l’acheter pour les naxals. Les pharmaciens ont des instructions pour ne pas laisser les gens acheter des médicaments excepté en très petites quantités. Les rations à bas prix du Public Distribution System (PDS - Système de Distribution Publique), le sucre, le riz, le kérosène sont entreposés dans ou près des commissariats, rendant impossible leur achat pour la plupart des gens. L’article 2 de la Convention des Nations Unies sur la Prévention et la Répression du Crime et du Génocide le défini comme ceci : Chacun des quelconques actes suivants commis avec l’intention de détruire, dans son ensemble ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux comme tel : tuer des membres du groupe ; causer de graves dommages physiques ou mentaux à des membres du groupe ; infliger délibérément au groupe des conditions de vie calculées pour provoquer sa destruction physique totale ou en partie ; imposer des mesures visant à empêcher les naissances dans le groupe : (ou) transférer par la force des enfants du groupe dans un autre.

Toutes les marches semblent avoir eu raison de moi. Je suis fatiguée. Kamla me trouve une casserole d’eau chaude. Je me baigne derrière un arbre dans le noir. Mais je ne peux pas manger le souper et je me traîne dans mon sac pour dormir. Le Camarade Raju annonce que nous devons bouger.

Ceci arrive fréquemment bien sûr, mais ce soir, c’est difficile. Nous campions dans un champ ouvert. Nous avions entendu des bombardements au loin. Nous sommes 104. Une fois encore, une file indienne à travers la nuit. L’odeur de quelque chose comme de la lavande. Il devait être 11 heures passées quand nous sommes arrivés à l’endroit où nous allions passer la nuit. Un affleurement de pierres. Formation. Appel. Quelqu’un allume la radio. La BBC dit qu’il y a eu une attaque sur un camp des Eastern Frontier Rifles (Fusils de la Frontière Orientale) à Lalgarh dans le Bengale occidental. 60 maoïstes sur des motos. 14 policiers tués. 10 disparus. Armes saisies. Il y a un murmure de plaisir dans les rangs. Le dirigeant maoïste Kishenji est interviewé. Quand cesserez-vous cette violence et viendrez-vous pour discuter ? Quand l’Opération Green Hunt sera annulée. N’importe quand. Dites à Chidambaram que nous discuterons. Question suivante : il fait noir maintenant, vous avez posé des mines terrestres, des renforts ont été appelés, les attaquerez-vous aussi ? Kishenji : Oui bien sûr, sinon le peuple me battra. Il y a des rires dans les rangs. Sukhdev le clarificateur dit, « Ils disent toujours mines terrestres. Nous n’utilisons pas de mines terrestres. Nous utilisons des IED [26] ».

Une autre suite luxueuse dans un hôtel 1000 étoiles. Je me sens malade. Il commence à pleuvoir. Il y a de petits gloussements. Kamla me lance un jhilli sur moi. Qu’ai-je besoin de plus ? Tous les autres s’enroulent dans leurs jhillis.

Le lendemain matin, le décompte des morts est monté à 21, 10 disparus.
Le Camarade Raju est prévenant ce matin. Nous ne bougeons pas avant le soir.

Une nuit, les gens sont amassés comme des papillons de nuit autour d’un point de lumière. C’est le petit ordinateur du Camarade Sukhdev, alimenté par un panneau solaire, et ils regardent Mother India [27] les canons de leurs fusils se détachant du ciel. Kamla ne semble pas intéressée. Je lui demande si elle aime les films. « Nhai didi. Sirf ambush video » (Non didi. Uniquement des vidéos d’embuscades). Plus tard, je demande au Camarade Sukhdev ce qu’il en est des vidéos d’embuscades. Sans un clignement de paupière, il m’en montre une.
Elle commence par des vues du Dandakaranya, rivières, cascades, gros plan d’une branche d’arbre nue, le cri d’un oiseau. Puis soudainement, un camarade fait l’installation électrique d’un IED, le cachant avec des feuilles sèches. Un cortège de motos explose. Il y a des corps mutilés et des motos qui brûlent. Les armes sont saisies. Trois policiers, sous le choc, ont été attachés.

Qui la filme ? Qui dirige les opérations ? Qui rassure les policiers capturés, qu’ils seront relâchés s’ils se rendent ? (Ils ont été libérés, je l’ai confirmé plus tard).

Je connais cette douce voix rassurante. C’est le Camarade Venu. « C’est l’embuscade de Kudur » dit le Camarade Sukhdev. Il a également l’archive vidéo de villages brûlés, les témoignages de témoins visuels et de parents des morts. Sur le mur roussi d’une maison brûlée, il est écrit ‘Nagaaa ! Né pour Tuer !’ Il y a des séquences du petit garçons dont les doigts ont été coupés pour inaugurer le chapitre Bastar de l’Opération Green Hunt. (Il y a même une interview télé de moi. Mon étude. Mes livres. Etrange)

Durant la nuit, à la radio, il y a des nouvelles d’une autre attaque naxale. Celle-ci à Jamui, Bihar. Elles disent que 125 maoïstes ont attaqué un village et tué dix personnes appartenant à la tribu Kora en représailles d’information donnée à la police ayant entraîné la mort de six maoïstes. Bien sûr, nous savons que le reportage peut être vrai, ou pas. Mais si c’est vrai, celle-ci est impardonnable. Les Camarade Raju et Sukhdev ont l’air nettement mal à l’aise.

 

[26] IED (pour engin explosif improvisé : improvised explosive device), il s’agit d’une bombe artisanale, posée le long d’une route. L’explosion de la charge principale (explosive artisanal ou empilement d’obus) est provoquée par une petite charge d’explosif déclenchée électriquement, à distance, au passage d’un véhicule

[27] Classique du cinéma indien (1957)

 

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17 juillet 2010 6 17 /07 /juillet /2010 12:16


La Camarade Laxmi, qui est une fille magnifique avec une longue tresse, me raconte qu’elle a regardé la Judum brûler trente maisons dans son village Jojar. « Nous n’avions pas d’armes alors » dit-elle « nous ne pouvions rien faire sauf regarder ». Elle a rejoint la PLGA juste après. Laxmi était une des 150 guérilleros qui ont marché à travers la jungle durant trois mois et demi en 2008, de Nayagarh dans l’Orissa, pour faire une descente dans un arsenal de la police où ils ont saisi 1.200 fusils et 200.000 cartouches.

La Camarade Sumitra a rejoint la PLGA en 2004, avant que la Salwa Judum ne commence à tout saccager. Elle dit qu’elle l’a rejointe parce qu’elle voulait s’enfuir de sa maison. « Les femmes sont contrôlées dans tous les sens » me dit-elle. « Dans notre village, les filles n’étaient pas autorisées à grimper dans les arbres et si elles le faisait, elles auraient à payer une amende de 500 roupies ou d’une poule. Si un homme frappe une femme et qu’elle le frappe en retour, elle doit donner une chèvre au village. Les hommes s’en vont ensemble dans les collines durant des mois pour chasser. Les femmes ne sont pas autorisées à s’y rendre, la meilleure partie de la viande est pour les hommes. Les femmes ne peuvent pas manger d’œufs ». Une bonne raison pour rejoindre une armée de guérilla ? Sumitra raconte l’histoire de deux de ses amies, Telam Parvati et Kamla qui travaillaient avec le KAMS. Telam Parvati venait du village de Polekaya dans le Bastar Sud. Comme tout le monde là, elle a aussi regardé la Salwa Judum brûler son village. Elle a alors rejoint la PLGA et est allée travailler sur les marches de Keshal. En 2009, elle et Kamla venaient juste de terminer d’organiser les célébrations de la journée des femmes du 8 mars dans la région. Elles étaient ensemble dans une petite hutte juste à l’extérieur d’un village appelé Vadgo. Durant la nuit, la police a encerclé la hutte et a commencé à tirer. Kamla a risposté mais a été tuée. Parvati s’est échappée, mais a été retrouvée et tuée le jour suivant.
C’est ce qui est arrivé l’an dernier lors de la Journée des Femmes. Et voici un reportage de presse d’un journal national à propos de la Journée des Femmes cette année.

Les rebelles du Bastar se battent pour les droits des femmes, Sahar Khan, Mail Today, Raipur, 7 mars 2010.
Le gouvernement peut avoir mis tous les stops pour combattre la menace maoïste dans le pays. Mais une section de rebelles du Chhattisgarh a des questions plus urgentes en main que la survie. Avec la Journée Internationale des Femmes au coin de la rue, les maoïstes de la région du Bastar ont appelé à une semaine de ‘célébrations’ pour préconiser les droits des femmes. Des affiches ont également été apposées à Bijapur, une partie du district de Bastar. L’appel de ces soi-disants champions des droits des femmes a laissé la police d’état étonnée. L’inspecteur général (IG) du Bastar T.J. Longkumer a dit « Je n’ai jamais vu un tel appel venant des naxalites, qui ne croient qu’à la violence et au carnage »
.

Et puis le reportage continue en disant :

« Je pense que les maoïstes essayent de riposter à notre Jan Jagran Abhiyaan (campagne de sensibilisation de masse) très réussie. Nous avons commencé la campagne en cours avec l’objectif de gagner un soutien populaire pour l’Opération Green Hunt, qui a été lancée par la police pour déraciner les extrémistes d’extrême gauche » a dit l’IG.

Ce cocktail de méchanceté et d’ignorance n’est pas inhabituel. Gudsa Usendi, chroniqueur du Parti actuellement en sait plus à propos de ceci que la plupart des gens. Son petit ordinateur et son enregistreur MP3 sont remplis de déclarations de presse, de démentis, de corrections, de littérature du Parti, de listes des morts, de clips vidéos et audio et de matériel vidéo. « La pire chose en étant Gudsa Usendi » dit-il « est d’émettre des clarifications qui ne sont jamais publiées. Nous pourrions sortir un épais livre de nos clarifications non publiées, à propos des mensonges qu’ils disent à propos de nous ». Il parle sans trace d’indignation, en fait avec un certain amusement.

« Quelle est l’accusation la plus ridicule que vous avez dû nier ? »

Il réfléchi. « En 2007, nous avons dû sortir une déclaration disant « Nahi bhai, humney gai ko hathode say nahin mara » (Non frère, nous n’avons pas tué les vaches avec des marteaux). En 2007, le Gouvernement Raman Singh a annoncé un Gai Yojana (plan vache), une promesse électorale, une vache pour chaque Adivasi. Un jour, les chaînes de télévision et les journaux ont rapporté que les naxalites avaient attaqué un troupeau de vaches et les avaient matraquées à mort - avec des marteaux - parce qu’ils étaient anti-hindou, anti-BJP. On peut imaginer ce qui est arrivé. Nous avons sorti un démenti. Presque personne ne l’a reproduit. Plus tard, il s’est avéré que l’homme qui avait reçu les vaches pour les distribuer était une crapule. Il les a vendues et a dit que nous l’avion pris en embuscade et tué les vaches ».

Et la plus grave ?

« Oh, il y en a des douzaines. Ils mènent une campagne après tout. Quand la Salwa Judum a débuté, le premier jour, ils ont attaqué un village appelé Ambeli, l’ont brûlé et puis l’ensemble d’entre eux, les SPO, le Bataillon Naga, la police, a bougé vers Kotrapal... vous devez avoir entendu parler de Kotrapal ? C’est un célèbre village qui a été brûlé 22 fois pour avoir refusé de capituler. Quand la Judum a atteint Kotrapal, notre milice l’attendait. Ils avaient préparé une embuscade. Deux SPO sont morts. La milice en a capturé sept, le reste s’est enfui. Le lendemain, les journaux ont rapporté que les naxalites avaient massacré de pauvres Adivasis. Certains ont dit que nous en avions tué des centaines. Même un magazine honorable tel que ‘Frontline’ a dit que nous avions tué 18 adivasis innocents. Même K. Balagopal, le militant pour les droits humains, qui est habituellement méticuleux à propos des faits, a dit cela. Nous avons envoyé une clarification. Personne ne l’a publiée. Plus tard, dans son livre, Balagopal a reconnu son erreur ... Mais qui l’a noté ? »

J’ai demandé ce qui était arrivé aux sept personnes qui avaient été capturées.

« Le Comité Régional a appelé un Jan Adalat (Tribunal Populaire), 4.000 personnes y ont assisté. Ils ont écouté toute l’histoire. Deux des SPO ont été condamnés à mort. Cinq ont été avertis mais pas punis. Le peuple a décidé. Même avec des indicateurs - ce qui est en train de devenir actuellement un problème énorme - les gens ont écouté l’affaire, les histoires et les confessions et ont dit « Iska hum risk nahin le sakte » (Nous ne sommes pas prêts à prendre le risque de faire confiance à cette personne) ou « Iska risk hum lenge » (Nous sommes prêts à prendre le risque de faire confiance à cette personne). La presse parle toujours des informateurs qui sont tués. Jamais des nombreux que nous laissons partir. Jamais des gens que ces informateurs ont tués. Donc, tout le monde pense que c’est une procédure sanguinaire durant laquelle tout le monde est toujours tué. Cela n’est pas une revanche, cela concerne notre survie et la sauvegarde de nos vies futures. Bien sûr, il y a des problèmes, nous avons fait des erreurs terribles, nous avons même tué les mauvaises personnes dans nos embuscades, pensant que c’était des policiers, mais ce n’est pas la façon dans c’est raconté dans les médias ».

Les redoutés ‘Tribunaux Populaires’. Comment pouvons-nous les accepter ? Ou approuver cette forme de justice grossière ?

D’un autre côté, qu’en est-il des faux ‘combats’ et autres - la pire forme de justice sommaire - qui rapportent aux policiers et aux soldats des médailles de bravoures, des récompenses pécuniaires et des promotions de la part du gouvernement indien ? Au plus ils tuent, au plus ils sont récompensés. Ils sont appelés ‘Cœurs Courageux’, les ‘spécialistes des combats’. Nous sommes appelés ‘anti-nationaux’, ceux d’entre nous qui osent leur poser des questions. Qu’en est-il de la Cour Suprême qui a crânement admis ne pas avoir assez de preuves pour condamner Mohammed Afzal (accusé dans l’Attaque du Parlement en décembre 2001) à mort, mais l’a fait quand même, parce que ‘la conscience collective de la société ne sera satisfaite que si la peine capitale est décernée au coupable’.

Au moins, dans l’affaire du Kotrapal Jan Adalat, le collectif était physiquement présent pour prendre sa propre décision. Elle n’a pas été prise par des juges qui avaient perdu tout contact avec la vie ordinaire il y a très longtemps, supposant parler au nom d’un collectif absent. Je me demande ce que devrait avoir fait la population de Kotrapal ? Envoyé à la police ?

Le son des tambours est devenu vraiment fort. C’est l’heure de Bhumkal. Nous marchons vers le terrain. Je peux difficilement en croire mes yeux. Il y a une mer de gens, la plupart sauvages et beaux, vêtus des façons les plus fantaisistes et magnifiques. Les hommes semblent avoir fait beaucoup plus attention à eux-même que les femmes. Ils ont des coiffures à plumes et des tatouages peints sur leur visage. Beaucoup ont les yeux maquillés et les visages poudrés en blanc. Il y a beaucoup de miliciens, de filles en saris de couleurs à couper le souffle avec des fusils suspendus négligemment à leurs épaules. Il y a des vieux, des enfants et des arcs de guirlandes rouges à travers le ciel.


Fête de Bhumkal

 

Le soleil est haut et vif. Le Camarade Leng parle. Ainsi que plusieurs titulaires de bureau des diverses Janatana Srakars. La Camarade Niti, une femme extraordinaire qui est avec le Parti depuis 1997, est une telle menace pour la nation, qu’en janvier 2007, plus de 700 policiers ont encerclé le village d’Innar parce qu’ils avaient entendu qu’elle était là. La Camarade Niti est considérée comme tellement dangereuse, et est chassée avec un tel désespoir, pas parce qu’elle a mené de nombreuses embuscades (ce qu’elle a fait), mais parce qu’elle est une femme adivasi aimée par les gens dans le village et est une réelle inspiration pour les jeunes. Elle parle avec son AK à l’épaule. (C’est un fusil qui a une histoire. Le fusil de pratiquement chacun a une histoire : à qui il a été saisi, comment, et par qui)

Une troupe CNM présente une pièce à propos du soulèvement de Bhumkal. Les méchants colonialistes blancs portent des chapeaux et des cheveux de paille dorée, et tyrannisent et frappent les adivasis comme plâtre - entraînant un délice sans fin dans le public. Une autre troupe venant du Gangalaur Sud présente un spectacle appelé Nitir Judum Pito (Histoire de la Chasse Sanguinaire). Joori traduit pour moi. C’est l’histoire de deux vieilles personnes qui s’en vont à la recherche du village de leur fille. Alors qu’ils marchent à travers la forêt, ils se perdent parce que tout est brûlé et méconnaissable. La Salwa Judum a même brûlé les tambours et les instruments de musique. Il n’y a pas de cendres parce qu’il a plu. Ils ne peuvent pas trouver leur fille. Dans son chagrin, le vieux couple commence à chanter, et les entendant, la voix de leur fille venant des ruines leur chante en retour : le bruit de notre village a été réduit au silence, chant-t-elle. Il n’y a plus de battement de riz, plus de rires. Plus d’oiseaux, plus de chèvres qui bêlent. La corde tendue de notre bonheur a été cassée net. Son père chante en retour : Ma fille magnifique, ne pleure pas aujourd’hui. Tous ceux qui naissent doivent mourir. Ces arbres autour de nous tomberons, les fleurs fleuriront et se flétriront, un jour ce monde vieillira. Mais pour qui mourons-nous ? Un jour, nos pillards apprendront, un jour la Vérité l’emportera, mais notre peuple ne t’oubliera jamais, pour des milliers d’années.


Performance à la fête de Bhumkal

Quelques discours supplémentaires. Puis les tambours et des danses commencent. Chaque Janatana Sarkar a sa propre troupe. Chaque troupe a préparé sa propre danse. Elles arrivent une par une, avec d’énormes tambours et elles dansent des histoires sauvages. Le seul personnage que toutes les troupes ont en commun est Bad Mining Man, avec un casque et des lunettes sombres, qui fume habituellement une cigarette. Mais il n’y a rien de rigide ou de mécanique dans leurs danses. Comme elles dansent, la poussière s’élève. Le son des tambours devient assourdissant. Petit à petit, la foule commence à se balancer. Et puis elle commence à danser. Ils dansent en petite lignes de six ou sept, les hommes séparés des femmes, avec leur bras autour de la taille l’un de l’autre. Des milliers de gens.
Ceci est ce pourquoi ils sont venus. Pour ça. La joie est prise très au sérieux ici, dans la forêt de Dandakaranya. Les gens marcheront des kilomètres, durant des jours ensemble pour fêter et chanter, pour mettre des plumes dans leurs turbans et des fleurs dans leurs cheveux, pour se serrer l’un l’autre dans les bras et boire la mahua [25] et danser toute la nuit. Personne ne chante ou ne danse tout seul. Ceci, plus que tout le reste, indique leur mépris vis à vis d’une civilisation qui cherche à les anéantir.

Je ne peux pas croire que tout ceci se déroule sous le nez de la police. En plein milieu de l’Opération Green Hunt.

D’abord, les camarades de la PLGA regardent les danseurs, debout à côté de leurs fusils.

 

[25] Boisson très appréciée à base de fleur de mahua

 

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17 juillet 2010 6 17 /07 /juillet /2010 12:10

 

A notre nouveau terrain de camping, nous devons encore former les rangs. Un nouvel appel. Et puis les instructions pour les positions des sentinelles et les ‘arcs de tir’ - décisions de qui couvrira quelle zone dans l’éventualité d’une attaque policière. Des points RV sont à nouveau fixés.

Un détachement est arrivé en avance et a déjà préparé le souper. Pour le dessert, Kamla m’apporte une goyave sauvage qu’elle a cueilli pendant la marche et a gardé pour moi.

A l’aube, il y a le sentiment de plus en plus de gens qui se rassemblent pour la célébration du jour. Un bourdonnement d’excitation augmente. Des gens qui ne se sont pas vus depuis longtemps se retrouvent. On peut entendre le son des micros qui sont testés. Les drapeaux, les bannières, les affiches, les guirlandes se montent. Une affiche avec les photos des cinq personnes qui ont été tuées à Ongnaar le jour où nous sommes arrivés est apparue.

Je bois le thé avec les Camarades Narmada, Maase et Rupi. La Camarade Narmada parle des nombreuses années durant lesquelles elle a travaillé à Gadchiroli avant de devenir la dirigeante du Krantikari Adivasi Mahila Sanghatha (KAMS) du DK. Rupi et Maase ont été des militantes urbaines dans l’Andhra Pradesh et me racontent les longues années de lutte des femmes au sein du Parti, pas seulement pour leurs droits mais également pour que le Parti se rende compte que l’égalité entre les hommes et les femmes est centrale dans le rêve d’une société juste. Nous parlons des années 70 et des histoires des femmes au sein du mouvement naxalite qui étaient désillusionnées par les camarades masculins qui se croyaient grands révolutionnaires mais étaient entravés par le même vieux patriarcat, le même vieux chauvinisme. Maas dit que les choses ont beaucoup changé depuis lors, bien qu’ils aient encore un long chemin à faire. (Le Comité Central du Parti et le Bureau Politique ne comptent toujours pas de femmes). Aux alentours de midi, un autre contingent de la PLGA arrive. Celui-ci est dirigé par un homme grand, souple, avec un air gamin. Ce camarade a deux noms - Sukhdev et Gudsa Usendi - dont aucun n’est le sien. Sukhdev est le nom d’un camarade très aimé qui a été martyrisé. (Dans cette guerre, seuls les morts sont assez en sécurité pour utiliser leurs vrais noms) Comme pour Gudsa Usendi, beaucoup de camarades ont été Gudsa Usendi à un moment ou à un autre. (Il y a quelques mois, c’était la Camarade Raju) Gudsa Usendi est le nom du porte-parole du Parti pour le Dandakaranya. Ainsi même si Sukhdev passe le reste du voyage avec moi, je n’ai aucune idée de comment je pourrais le retrouver. Cependant, je reconnaîtrais son rire n’importe où. Il dit qu’il est venu dans le DK en 1988, quand la PWG a décidé d’envoyer un tiers de ses forces du Telengana Nord vers le DK. Il est joliment habillé, en ‘civil’ (Gondi pour ‘vêtements civils’) opposé à ‘l’habit’ (‘uniforme’ maoïste) et pourrait se faire passer pour un jeune cadre. Je lui demande pourquoi pas d’uniforme.
Il dit qu’il a voyagé et qu’il revient juste de Keshkal Gats près de Kanker. Il y a des rapports de gisements de bauxite - trois millions de tonnes - sur lesquels une compagnie appelée Vedanta à un œil.

Bingo, dix sur dix pour mon instinct.

Sukhdev dit qu’il est allé là pour prendre la température du peuple. Pour voir s’il était préparé à se battre. « Ils veulent des brigades maintenant. Et des fusils ». Il penche la tête en arrière et se tord de rire. « Je leur ai dit que ce n’était pas si facile ». Grâce à ses brins perdus de conversation et la facilité avec laquelle il porte son AK-47, je peux dire qu’il est aussi très haut placé dans la PLGA.

La poste de la jungle arrive. Il y a un biscuit pour moi ! C’est de la part du Camarade Venu. Sur un minuscule morceau de papier, plié et replié, il a écrit les paroles d’une chanson qu’il avait promis de m’envoyer. La Camarade Narmada souri quand elle les lit. Elle connait cette histoire. Elle renvoie aux années 80, au moment où les gens ont commencé à faire confiance au Parti et à venir vers lui avec leurs problèmes - leurs ‘contradictions intimes’ comme les qualifie le Camarade Venu. Les femmes ont été parmi les premières à venir. Un soir, une vieille femme assise près du feu, s’est levée et a chanté une chanson pour le carnet Dada. C’était une Maadiya tribu indienne, parmi lesquels c’était une coutume pour les femmes d’enlever leur chemisier et de rester seins nus après s’être mariées.


Jumper polo intor Dada, Dakoniley

Taane tasom intor Dada, Dakoniley

Bata papam kitom Dada, Dakoniley

duniya kadile maata Dada, Dakoniley

Ils disent que nous ne pouvons pas garder nos chemisiers, dada, Dakoniley

Ils nous les font enlever, Dada,

De quelle manière avons-nous pêché, Dada ?

Le monde change n’est-ce pas, Dada ?

Aatum hatteke Dada, Dakoniley

Aada nanga dantom Dada, Dakoniley

Id pisval manni Dada, Dakoniley

Mava koyaturku vehat Dada, Dakoniley

Mais quand nous allons au marché Dada,

Nous devons y aller à moitié nues Dada,

Nous ne voulons pas cette vie Dada,

Dites cela à nos ancêtres Dada.


Ceci a été la première question féminine contre laquelle le Parti a décidé de faire campagne. Cela devait se faire délicatement, avec des instruments chirurgicaux. En 1986, il a mis en place le Adivasi Mahila Sanghathana (AMS) qui a évolué vers le Krantikari Adivasi Mahila Sanghatan (KAMS) et a aujourd’hui 90.000 membres enregistrés. Cela pourrait bien être la plus grande organisation de femmes du pays. (D’ailleurs, ils sont tous maoïstes, tous les 90.000. Seront-ils ‘ratissés’ ? Et qu’en est-il des 10.000 membres du CNM ? Eux aussi ?) Les campagnes du KAMS contre les traditions adivasis du mariage forcé et de l’enlèvement. Contre la coutume de faire vivre les femmes réglées en dehors du village dans une hutte dans la forêt. Contre la bigamie et la violence domestique. Il n’a pas gagné toutes ses batailles, mais quelles féministes les ont toutes gagnées ? Par exemple, encore aujourd’hui dans le Dandakaranya, les femmes ne sont pas autorisées à semer les graines. Dans les réunions du Parti, les hommes approuvent que c’est injuste et cela devrait être supprimé. Mais dans la pratique, ils ne l’autorisent simplement pas. Donc le Parti a décidé que les femmes allaient semer les graines sur les terres communes, qui appartiennent à la Janata Sarkar. Sur cette terre, elles sèment les graines, cultivent les légumes et construisent les barrages de retenue. Une demi victoire, pas une entière.

Comme la répression policière a grandi dans le Bastar, les femmes du KAMS sont devenues une force formidable et se rassemblent par centaines, parfois par milliers pour faire physiquement face à la police. Le simple fait que le KAMS existe a changé radicalement les attitudes traditionnelles et a diminué beaucoup des formes traditionnelles de discrimination contre les femmes. Pour de nombreuses jeunes femmes, rejoindre le Parti, en particulier la PLGA, est devenu une manière d’échapper à la suffocation de leur propre société. La Camarade Sushila, une ancienne titulaire de bureau de haut rang du KAMS parle à propos de la rage de la Salwa Judum contre les femmes KAMS. Elle dit qu’un de leurs slogans était Hum Do Bibi layenge ! Layenge ! (Nous aurons deux femmes ! Nous les aurons !) Un grand nombre de viols et de mutilations sexuelles bestiales étaient dirigés contre les membres des KAMS. Beaucoup de jeunes femmes qui ont été témoins de cette sauvagerie ont alors rejoint la PLGA et maintenant, les femmes constituent 45% de son cadre. La Camarade Narmada en envoie certains d’entre eux et nous rejoint de temps en temps.

La Camarade Rinki a les cheveux très courts. Un Bob-cut comme ils disent en Gondi. C’est courageux de sa part, parce qu’ici, ‘bob-cut’ signifie ‘maoïste’. Pour la police, c’est plus qu’assez comme preuve pour justifier une exécution sommaire. Le village de la Camarade Rinki, Korma, a été attaqué par le Bataillon Naga et la Salwa Judum en 2005. A ce moment là, Rinki faisait partie de la milice du village. Tout comme ses amis Lukki et Sukki, qui étaient également membres du KAMS. Après avoir brûlé le village, le Bataillon Naga a arrêté Lukki et Sukki et un autre fille, les ont violées collectivement et les ont tuées. « Ils les ont violées sur l’herbe », dit Rinki, « mais quand ça a été fini, il ne restait pas d’herbe ». C’était il y a des années maintenant, le Bataillon Naga est parti, mais la police vient toujours. « Ils viennent dès qu’ils ont besoin de femmes, ou de poulets ».
Ajitha a aussi un bob-cut. La Judum est venue à Korseel, son village, et a tué trois personnes en les noyant. Ajitha était avec la milice et a suivi la Judum à distance jusqu’à un endroit proche du village appelé Paral Nar Todak. Elle les a regardés violer six femmes et tirer dans la gorge d’un homme.

 

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17 juillet 2010 6 17 /07 /juillet /2010 11:51


A propos de la futilité de la violence, à propos du caractère inacceptable des exécutions sommaires. Mais que devrais-je suggérer de faire ? Aller en justice ? Faire un sit-in à Jantar Mantar, à New Delhi ? Une manifestation ? Un relais de grève de la faim ? Cela semble ridicule. On devrait demander aux organisateurs de la Nouvelle Politique Economique - qui trouvent si facile de dire « Il n’y a Pas d’Alternative » - de suggérer une Politique de Résistance alternative. Une qui soit spécifique, à ces gens spécifiques, dans cette forêt spécifique. Ici. Maintenant. Pour quel parti voteraient-ils ? Quelle institution démocratique de ce pays aborderaient-ils ? A quelle porte Narmada Bachaor Andolan n’a-t-il pas frappé durant ces années et ces années où il a combattu contre les Grands Barrages de Narmada ? Il fait noir. Il y a beaucoup d’activité dans le camp, mais je ne peux rien voir. Juste des points de lumière qui bougent. Il est difficile de dire si ce sont des étoiles, ou des lucioles, ou des maoïstes en mouvement. Le petit Mangtu apparaît de nulle part. Je découvre qu’il fait partie d’un  groupe de dix enfants du premier lot de la Young Communist Mobile School (Ecole Mobile des Jeunes Communistes) à qui l’on apprend à lire et à écrire, et les principes de base du communisme.  (« Endoctrinement des jeunes esprits ! » hurle notre entreprise médiatique. Les publicités à la TV qui lavent le cerveau des enfants avant même qu’ils ne puissent penser) Les jeunes communistes ne sont pas autorisés à porter des fusils ou des uniformes. Mais ils suivent les bataillons de la PGLA avec des étoiles dans les yeux, comme des groupies d’un groupe de rock.

 

Camp maoïste dans la forêt

 

Mangtu m’a adoptée avec un doux air de propriétaire. Il a rempli ma bouteille d’eau et dit que je devrais faire mon sac. Un coup de sifflet. La tente bleue jhilli est démantelée et repliée en cinq minutes. Un autre coup de sifflet et toute la centaine de camarades se met en ligne. Cinq rangs. Le Camarade Raju est le Directeur des Opérations. Il y a un appel. Je suis dans la file aussi, criant mon numéro quand la Camarade Kamla, qui est en face de moi, me le souffle. (Nous comptons jusque vingt et puis recommençons à un, parce que les Gonds ne peuvent compter que jusque là. Vingt, c’est assez pour eux. Peut-être devrait-ce être assez pour nous aussi.) Chandu est en treillis maintenant et porte une mitraillette Sten. D’une voix grave, le Camarade Raju briefe le groupe. Tout est en Gondi, je n’y comprends rien, mais j’entends continuellement le mot RV. Plus tard, Raju me dit qu’il veut dire Rendez-vous. C’et maintenant un mont Gondi. « Nous faisons des points RV de telle manière que si nous sommes sous le feu et que les gens doivent se disperser, ils savent où se regrouper ». Il lui est impossible de savoir le type de panique que cela provoque en moi. Pas parce que j’ai peur qu’on me tire dessus, mais parce que j’ai peur d’être perdue. Je suis une dyslexique directionnelle, capable de me perdre entre ma chambre et ma salle de bain. Que ferai-je dans 60.000 kilomètres carrés de forêt ? Contre vents et marées, je m’accrocherai au pallu [24] du Camarade Raju. Avant que nous ne commencions à marcher, le Camarade Venu vient vers moi « Okay Camarade. Je prends congé de toi ». Je suis décontenancée. Il a l’air d’un petit moustique avec un capuchon de laine et des sandales, entouré par ses gardes du corps, trois femmes, trois hommes. Lourdement armés. « Nous te sommes très reconnaissants camarade, d’avoir fait tout le chemin jusqu’ici » dit-il. Une fois encore, la poignée de main, le poing serré. « Lal Salaam Camarade ». Il disparait dans la forêt, le Gardien des Clés. Et en un moment, c’est comme s’il n’avait jamais été là. Je me sens un peu dépossédée. Mais j’ai des heures d’enregistrement à écouter. Et comme les jours se transforment en semaines, je vais rencontrer beaucoup de gens pour remplir de couleurs et de détails la grille qu’il a dessinée pour moi. Nous commençons à marcher dans la direction opposée. Le Camarade Raju, sentant l’iodex à un mile à la ronde, dit avec un sourire joyeux « Mes genoux sont finis. Je ne peux marcher que si j’ai pris une poignée d’anti-douleurs ».

Le Camarade Raju parle parfaitement l’hindou et a une façon pince-sans-rire de raconter les histoires les plus drôles. Il a travaillé comme avocat à Raipur durant 18 ans. Tant lui que sa femme, Malti, étaient membres du Parti et faisaient partie de son réseau dans la ville. A la fin de 2007, l’une des personnes clé du réseau de Raipur a été arrêtée, torturée et finalement transformée en informateur. Elle a été conduite dans Raipur dans un véhicule de police fermé et a dû désigner ses anciens collègues.
La Camarade Malti était l’un d’eux. Le 22 janvier 2008, elle a été arrêtée avec d’autres. L’accusation principale contre elle est qu’elle a envoyé des CD contenant des preuves vidéos des atrocités de la Salwa Judum à plusieurs membres du Parlement. Son affaire ne vient que rarement à l’audience parce que la police sait que son cas est très léger. Mais la nouvelle Chhattisgarh Special Public Security Act (CSPSA - Loi Spéciale de Sécurité Publique du Chhattisgarh) autorise la police à le retenir sans caution durant plusieurs années. « Maintenant, le Gouvernement a déployé plusieurs bataillons de la police du Chhattisgarh pour protéger les pauvres membres du Parlement de leur propre courrier » dit le Camarade Raju. Lui ne s’est pas fait arrêter parce qu’à ce moment là, il était à Dandakoranya, où il assistait à une réunion. Il y est resté depuis. Ses deux enfants en âge scolaire qui étaient restés seuls à la maison ont été abondamment interrogés par la police. Finalement, ils ont fait leurs bagages et sont partis vivre chez un oncle. Le Camarade Raju n’a reçu de leurs nouvelles pour la première fois il y a seulement quelques semaines. Qu’est-ce qui lui donne cette force, cette capacité à garder son humour acide ? Qu’est-ce qui les fait tous avancer, malgré tout ce qu’ils ont enduré ? Leur confiance et leur espoir - et l’amour - dans le Parti. Je le rencontre encore et encore, de façon plus profonde et plus personnelle.

Nous avançons maintenant en une seule file. Moi et une centaine d’insurgés ‘stupidement violents’ et avides de sang. J’ai regardé le camp avant que nous ne le quittions. Il n’y a aucun signe que pratiquement cent personnes ont campé ici, excepté quelques cendres là où se trouvaient les feux. Je ne peux pas croire cette armée. En ce qui concerne la consommation, elle est plus de Gandhi que tout partisan de Gandhi, et a une empreinte carbone plus légère que n’importe quel évangéliste du changement climatique. Mais pour l’instant, elle a même une approche ‘gandhienne’ du sabotage ; avant qu’un véhicule de police ne soit brûlé, par exemple, il est déshabillé et chaque partie est cannibalisée. Le volant est redressé et transformé en canon, la garniture intérieure en rexine est enlevée et utilisée comme petits sacs à munitions, la batterie pour la charge d’énergie solaire. (Les nouvelles instructions du haut commandement sont que les véhicules capturés doivent être enterrés et non brûlés. De cette manière, ils peuvent être ressuscités quand on en a besoin). Je me demande si je devrais écrire une pièce de théâtre - Gandhi Prend Ton Fusil. Ou serai-je lynchée ?

Nous marchons dans le noir et dans un silence de mort. Je suis la seule qui utilise une lampe électrique, pointée vers le bas et donc tout ce que je peux voir dans son cercle de lumière, ce sont les talons nus de la Camarade Kamla dans ses sandales noires éraflées, me montrant exactement où je dois mettre mes pieds. Elle transporte dix fois plus de poids que moi. Son sac à dos, un fusil, un énorme sac de provisions sur sa tête, un des grands plats de cuisine et deux sacs en bandoulière remplis de légumes. Le sac sur sa tête est parfaitement équilibré et elle peut descendre des pentes et des chemins de pierres glissants sans même le toucher. Elle est un miracle. Cela s’avère être une longue marche. Je suis reconnaissante à la leçon d’histoire parce qu’en plus de tout le reste, elle a donné du repos à mes pieds durant toute une journée. (C’est la plus belle chose que de marcher dans la forêt pendant la nuit. Et je vais le faire nuit après nuit).

Nous nous rendons à une célébration pour le centenaire de la rébellion du Bhumkal en 1910 durant laquelle les Koyas se sont soulevés contre les Britanniques. Bhumkal signifie tremblement de terre. Le Camarde Raju dit que les gens marcherons pendant des jours ensemble pour venir à la célébration. La forêt doit être remplie de gens en mouvement. Il y a des célébrations dans toutes les divisions du DK. Nous sommes privilégiés parce que le Camarade Leng, le Maître de Cérémonie, marche avec nous. En Gondi, Leng signifie ‘la voix’.

Le Camarade Leng est un grand homme d’âge moyen originaire de l’Andhra Pradesh, un collègue du chanteur-poète légendaire et bien aimé Gadar, qui a fondé l’organisation culturelle radicale Jan Natya Manch (JNM) en 1972. Finalement, JNM est devenu une partie officielle de la PWG et dans l’Andhra Pradesh pouvait attirer des foules de dizaine de milliers de personnes. Le Camarade Leng s’est joint en 1977 et est devenu un célèbre chanteur dans son propre droit. Il a vécu à Andhra durant la pire répression, l’ère des ‘combats’ assassines dans lesquelles des amis mourraient pratiquement chaque jour. Il a lui-même été ramassé une nuit dans son lit d’hôpital, par une femme Commissaire de Police se faisant passer pour un médecin. Il a été amené dans la forêt à l’extérieur de Warangal pour être ‘combattu’. Mais par chance pour lui, dit le Camarade Leng, Gadar a appris la nouvelle et s’est arrangé pour donner l’alarme. Lorsque la PWG a décidé de commencer une organisation culturelle dans le DK en 1998, le Camarade Leng a été envoyé pour diriger le Chetana Natya Manch. Et il est ici maintenant, marchant avec moi, vêtu d’une chemise vert olive, et pour une raison quelconque, d’un pyjama mauve avec des lapins roses dessus. « Il y a 10.000 membres dans le CNM maintenant » m’a-t-il dit. « Nous avons 500 chansons, en Hindou, en Gondi, en Chhattisgarhi et en Halbi. Nous avons imprimé un livre avec 140 de nos chansons. Tout le monde en écrit ».

La première fois que je lui ai parlé, il semblait très sérieux, très tenace. Mais quelques jours plus tard, assis autour du feu, toujours avec son pyjama, il nous parle d’un réalisateur de film important et à succès de Tulugu (un ami à lui), qui joue toujours un naxalite dans ses propres films. « Je lui ai demandé » a dit le Camarade Leng dans son Hindou teinté d’un agréable accent de Telugu « pourquoi penses-tu que les naxalites sont toujours comme ça ? » - et il a fait une caricature adroite d’un homme accroupi, trottant, semblant recherché, émergeant de la forêt avec un AK-47 et nous a fait hurler de rire.

Je ne suis pas sûre de savoir si je me réjouis des célébrations du Bhumkal. Je crains de voir des danses traditionnelles tribales teintées de propagande maoïste, des discours provoquant et rhétoriques et une assistance docile aux yeux vitreux. Nous arrivons sur le terrain assez tard dans la soirée. Un monument provisoire, un échafaudage de bambou enveloppé d’un drap rouge, a été érigé. Au sommet, au-dessus du marteau et de la faucille du Parti maoïste, se trouve l’arc et la flèche de la Janata Sarkar, enveloppés d’une feuille argentée. La hiérarchie appropriée. La scène est énorme, également provisoire, sur un échafaudage robuste recouvert par une épaisse couche de boue de plâtre. Il y a déjà de petits feux dispersés sur le terrain, les gens ont commencé à arriver et se cuisinent leur repas du soir. Ce ne sont que des silhouettes dans le noir. Nous faisons notre chemin à travers eux, (lalsalaam, lalsalaam, lalsalaam) et continuons durant environ 15 minutes avant de ré-entrer dans la forêt.

[24] Partie du sari qui couvre la poitrine et retombe dans le dos


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17 juillet 2010 6 17 /07 /juillet /2010 11:28


Nous sommes interrompus par des rires et par la vue de Nilesh, un des jeunes camarades de la PLGA, marchant rapidement vers la zone de cuisine, se giflant lui-même. Quand il arrive plus près, je vois qu’il transporte un nid en feuilles de fourmis rouges en colère qui ont rampé partout sur lui et qui le mordent aux bras et au cou. Nilesh rigole aussi. « As-tu déjà mangé un chutney ? » me demande le Camarade Venu. Je connais bien les fourmis rouges, de mon enfance dans le Kerala, j’ai été mordue par elles, mais je n’en ai jamais mangé. (Le chutney s’avère être bon. Aigre. Beaucoup d’acide folique)

Nilesh est de Bijapur, qui est au cœur des opérations de la Salwa Judum. Le plus jeune frère de Nilesh a rejoint la Judum lors d’un de ses pillages et incendies fous et a été fait Special Police Officer (SPO - Officier de Police Spécial [21]). Il habite dans le camp de Basaguda avec sa mère. Son père a refusé d’y aller et est resté au village. En fait, c’est une querelle familiale sanglante.

Plus tard, quand j’ai eu l’occasion de lui parler, j’ai demandé à Nilesh pourquoi son frère avait fait ça. « Il était très jeune » a dit Nilesh, « Il a eu l’opportunité de se déchaîner, de blesser les gens et de brûler des maisons. Il est devenu fou, il a fait des choses terribles. Maintenant, il est coincé. Il ne pourra plus jamais rentrer au village. Il ne sera jamais pardonné. Il le sait ».

Nous retournons à la leçon d’histoire. La grande lutte suivante du Parti, dit le Camarade Venu, a été contre Ballarpur Paper Mills. Le gouvernement aurait donné aux Thapars un contrat de 45 ans pour extraire 15000 tonnes de bambou à un taux extrêmement subventionné. (De la petite bière comparé à la bauxite, mais tout de même). Les tribaux étaient payés dix paisas pour un fagot qui contenait vingt chaumes de bambou (je ne céderai pas à la tentation vulgaire de comparer cela aux profits que faisaient les Thapars). Une longue agitation, une grève, suivie de négociations avec les fonctionnaires de Paper Mill en présence de la population, ont triplé le prix à trente paisas le fagot. Pour les peuples tribaux, c’étaient des énormes réussites. D’autres partis politiques avaient fait des promesses, mais n’ont montré aucun signe pour les tenir. Les gens ont commencé à approcher le PWG, demandant s’ils pouvaient s’y joindre. Mais la politique du Tendu, du bambou et d’autres produits forestiers était saisonnière. Le problème permanent, le vrai fléau des vies des gens était le plus grand propriétaire terrien de tous, le Département Forestier. Chaque matin, les représentants des services forestiers, même les plus subalternes, pouvaient apparaître dans les villages comme un cauchemar, empêchant les gens de labourer leurs champs, de ramasser le bois de chauffage, de cueillir les feuilles, de ramasser les fruits, de faire paître le bétail, de vivre. Ils amenaient des éléphants pour occuper les champs et dispersaient des graines de babul pour détruire le sol sur leur passage. Les gens étaient battus, arrêtés, humiliés, leurs récoltes détruites. Bien sûr, du point de vue du Département Forestier, ceux-ci étaient des gens illégaux engagés dans une activité anticonstitutionnelle et le Département ne faisait qu’appliquer la Règle de la Loi (Leur exploitation sexuelle des femmes était juste un avantage supplémentaire dans une mission difficile). Enhardi par la participation populaire dans ces luttes, le Parti a décidé d’affronter le Département Forestier. Il a encouragé les gens à reprendre la terre de la forêt et à la cultiver. Le Département Forestier s’est vengé en brûlant les nouveaux villages qui avaient surgis dans les zones forestières. En 1986, il a annoncé un Parc National à Bijapur, ce qui signifiait l’expulsion de 60 villages. Plus de la moitié d’entre eux avaient déjà été déplacés et la construction de l’infrastructure du Parc National avait commencé quand le Parti y est entré. Il a démoli la construction et a stoppé l’expulsion des villages restants. Il a empêché le Département Forestier d’entre dans la zone. A quelques occasions, des fonctionnaires ont été capturés, attachés aux arbres et battus par les villageois. C’était une vengeance cathartique de générations d’exploitation. Finalement, le Département Forestier a fui. Entre 1986 et 2000, le Parti a redistribué 300000 acres de terre forestière. Aujourd’hui, dit le Camarade Venu, il n’y a aucun paysan sans terre dans le Dandakaranya.


Roy écoute l'histoire des maoïstes

 

Pour la génération actuelle de jeunes gens, le Département Forestier est un souvenir distant, la chose des histoires que les mères racontent à leurs enfants, à propos d’n passé mythologique de servitude et d’humiliation. Pour la génération plus vieille, la libération du Département Forestier signifiait l’authentique liberté. Ils pouvaient la toucher, la sentir. Cela signifiait beaucoup plus que ce que n’a jamais signifié l’indépendance de l’Inde. Ils ont commencé à se rallier au Parti qui avait lutté avec eux. L’équipe de sept bataillons avait parcouru un long chemin. Son influence couvrait maintenant une étendue de 60.000 kilomètres carrés de forêt, des milliers de villages et des millions de personnes.

Mais le départ du Département Forestier a annoncé l’arrivé de la police. Elle a déclenché un cycle de carnage. Fausses ‘combats’ de la police, embuscades par la PWG. Avec la redistribution de la terre sont arrivées d’autres responsabilités : irrigation, productivité agricole et le problème d’une population croissante dégageant arbitrairement la terre forestière. La décision a été prise de séparer le ‘travail de masse’ et le ‘travail militaire’.

Aujourd’hui, le Dandakaranya est administré par une structure complexe de Jantana Sarkars (gouvernements populaires). Les principes d’organisation venaient de la révolution chinoise et de la guerre du Vietnam. Chaque Jantana Sarkar est élu par un groupe de villages dont la population totale peut varier de 500 à 5000. Il a neuf départements : Krishi (agriculture), Kyapar-Udyog (commerce et industrie), Arthik (économie), Nyay (justice), Raksha (défense), Hospital (santé), Jan Sampak (relations publiques), School-Riti Rivaj (éducation et culture) et Jungle. Un groupe de Janatana Sarkars se trouve sous le Comité Régional. Trois Comités Régionaux forment une Division. Il y a dix Divisions dans le Dandakaranya.

« Nous avons un département Save the Jungle (Sauver la Jungle) maintenant » dit le Camarade Venu « tu dois avoir lu le Rapport Gouvernemental que la forêt a augmenté dans les régions naxales ? » Ironiquement, dit le Camarade Venu, les premières personnes à bénéficier de la campagne du Parti contre le Département Forestier ont été les Mukhiyas (chefs de village) - la brigade Dwij. Ils ont utilisé leur main-d’œuvre et leurs ressources pour saisir autant de terre qu’ils le pouvaient, tant que les conditions étaient bonnes. Mais alors, la population a commencé à aborder le Parti avec ses ‘contradictions internes’, comme le dit bizarrement le Camarade Venu. Le Parti a commencé à tourner son attention vers les questions d’équité, de classe et d’injustice au sein de la société tribale. Les grands propriétaires terriens ont senti les ennuis à l’horizon. Vu que l’influence du Parti s’étendait, ils avaient commencé à faiblir. De plus en plus, les gens amenaient leurs problèmes au Parti au lieu des Mukhiyas. Les vieilles formes d’exploitation ont commencé à être questionnées. Le jour de la première pluie, les gens étaient traditionnellement sensés labourer la terre des Mukhiyas au lieu de la leur. Cela s’est arrêté. Ils ne leur ont plus offert les premiers jours de ramassage de mahua ou d’autres produits forestiers. Manifestement, quelque chose devait être fait.

Entre en scène Mahendra Karma, un des plus grands propriétaires terriens de la région et à ce moment, membre du Parti Communiste d’Inde (CPI) [22]. En 1990, il a rassemblé un groupe de Mukhiyas et de propriétaires terriens et a commencé une campagne appelée à Jan Jagran Abhiyan (Public Awakening Campaign - Campagne Public de Réveil). Leur façon de ‘réveiller’ le ‘public’ était de former un parti de chasse d’environ 300 hommes pour passer la forêt au peigne fin, tuant les gens, brûlant les maisons et attentant à la pudeur des femmes. Le Gouvernement du Madhya Pradesh d’alors - le Chhattisgarh n’avait pas encore été créé - a fourni le soutien de la police. Dans le Maharashtra, quelque chose de similaire, appelé ‘Front Démocratique’ a commencé son assaut. La Guerre Populaire a répondu à tout cela dans son vrai style de Guerre Populaire, en tuant quelques-uns des propriétaires terriens les plus notables. En quelques mois, la Jan Jagran Abhiyan, la ‘terreur blanche’ - le terme du Camarade Venu pour elle - s’est effacée. En 1998, Mahendra Karma, qui avait alors rejoint le Parti du Congrès, a tenté de raviver la Jan Jagram Abhiyan. Cette fois, elle s’est éteinte encore plus vite qu’avant.

Puis, durant l’été 2005, la chance l’a favorisé. En avril, le gouvernement BJP [23] du Chhattisgarh a signé deux MOU pour créer des aciéries intégrées (dont les termes sont secrets). Un pour 70 milliards de roupies avec Essar Steel à Bailadila, et l’autre pour 100 milliards de roupies avec Tata Steel à Lohandiguda. Le même mois, le Premier Ministre Manmohan Singh a énoncé sa fameuse déclaration à propos des maoïstes étant la ‘Menace la Plus Grave pour la Sécurité Intérieure’ de l’Inde. (C’était une chose étrange à dire à ce moment-là, parce qu’en fait, c’était l’opposé qui était vrai. Le Gouvernement du Congrès de l’Andhra Pradesh venait juste de mettre les maoïstes sur la touche, de les décimer. Ils avaient perdu environ 1.600 de leurs cadres et étaient dans le plus complet désordre). La déclaration du Premier Ministre a fait monter en flèche la valeur des actions des sociétés minières. Elle a également envoyé un signal aux médias que les maoïstes était une proie facile pour quiconque qui choisissait de courir après eux. En juin 2005, Mahendra Karma a appelé à une réunion secrète de Mukhiyas dans le village de Kutroo et a fondé la Salwa Judum. Un charmant mélange de truculence tribale et de sentiment Nazi.

Contrairement à la Jan Jagran Abhiyan, la Salwa Judum était une opération de nettoyage de la terre, destinée à déplacer les personnes de leurs villages vers des camps en bordure de route, où ils pouvaient être policés et contrôlés. En termes militaires, cela s’appelle Hameaux Stratégiques. Cela a été conçu par le général Sir Harold Briggs en 1950 quand les Britanniques étaient en guerre contre les communistes en Malaisie. Le Plan Briggs est devenu très populaire avec l’armée indienne qui l’a utilisé dans le Nagaland, le Mizoram et le Telengana. Le Ministre en Chef BJP du Chhattisgarh, Raman Singh a annoncé que tant que son gouvernement était concerné, les villageois qui n’avaient pas déménagé dans les camps seraient qualifiés de maoïstes. Donc dans le Bastar, pour un villageois ordinaire, simplement rester à la maison, vivre une vie ordinaire, est devenu l’équivalent que de se permettre une activité terroriste dangereuse.

Avec une tasse en acier de thé noir, comme un plaisir spécial, quelqu’un me tend une paire d’écouteurs et allume un petit lecteur MP3. C’est un enregistrement rayé de Mr D S Manhar, le commissaire de police de Bijapur d’alors, briefant un officier subalterne à la radio à propos des récompenses et des primes que les gouvernements de l’Etat et de l’Etat central offrent aux villages ‘jagrit’ (réveillé) et aux gens qui acceptent de déménager dans les camps. Et puis il donne les instructions claires que les villages qui refusent de ‘se rendre’ devraient être brûlés et que les journalistes qui veulent couvrir les naxalites devraient être abattus à vue. (J’avais lu ça dans les journaux il y a longtemps. Quand l’histoire s’est répandue, comme punition – pour punir qui, ce n’est pas clair - le SP a été transféré à la Commission des Droits Humains de l’Etat).

Le premier village que la Salwa Judum a brûlé (le 18 juin 2005) était Ambeli. Entre juin et décembre 2005, elle a brûlé, tué, violé et pillé sur son chemin à travers des centaines de villages du Dantewara Sud. Le centre de ses opérations était les districts de Bijapur et de Bhairamgarh, près de Bailadila, où la nouvelle usine Essar Steel était en projet. Ce n’est pas une coïncidence, il y avait aussi des bastions maoïstes, où les Jantan Sarkars avaient fait beaucoup de travail, surtout pour construire des structures de récupération d’eau. Les Janata Sarkars sont devenus la cible spéciale des attaques de la Salwa Judum. Des centaines de personnes ont été assassinées avec les manières les plus brutales. Environ 60.000 personnes ont déménagé dans les camps, certaines volontairement, d’autres sous la terreur. Parmi elles, environ 3.000 ont été nommés Special Police Officer (SPO) pour un salaire de 1.500 roupies.

Pour ces miettes dérisoires, des jeunes gens, comme le frère de Nilesh, se sont condamnés eux-mêmes à une peine à vie dans une enceinte de barbelés. Cruels comme ils l’ont été, ils pourraient finir en étant les pires victimes de cette horrible guerre. Aucun jugement de la Cour Suprême ordonnant le démantèlement de la Salwa Judum ne pourra changer leur destin.

Les centaines de milliers de personnes restantes sont sorties de l’écran radar du gouvernement. (Mais pas les fonds de développement pour ces 644 villages. Qu’advient-il de cette petite mine d’or ?) Beaucoup d’entre eux ont fait leur chemin vers l’Andhra Pradesh et l’Orissa où ils migraient d’habitude pour travailler comme contractuels durant la basse saison de la cueillette. Mais des dizaines de milliers ont fui dans la forêt, où ils vivent encore, sans abri, revenant dans leurs champs et leurs maisons uniquement dans la journée.

Dans le sillage de la Salwa Judum, un essaim de commissariats et de camps sont apparus. L’idée était de fourni un tapis de sécurité pour une ‘réoccupation rampante’ du territoire contrôlé par les maoïstes. La supposition était que les maoïstes n’oseraient pas attaquer une si grande concentration de forces de sécurité. Les maoïstes pour leur part, ont réalisé que s’ils ne brisaient pas ce tapis de sécurité, cela reviendrait à abandonner le peuple dont ils avaient gagné la confiance et avec qui ils avaient vécu et travaillé durant 25 ans. Ils ont contre-attaqué par une série d’attaques au cœur du dispositif de sécurité.

Le 26 janvier 2006, la PLGA a attaqué un camp de police de Gangalaur et a tué sept personnes. Le 17 juillet 2006, le camp de Salwa Judum à Erabar a été attaqué, vingt personnes ont été tuées et 150 blessées. (On a pu lire à ce sujet : « Les maoïstes ont attaqué un camp d’assistance créé par le gouvernement d’état pour fournir un abri aux villageois qui avaient fui leur village à cause de la terreur déchaînée par les naxalites ») Le 13 décembre, ils ont attaqué le camp ‘d’assistance’ de Basaguda et ont tué trois SPO et un agent de police. Le 15 mars 2007 est venue la plus audacieuse d’entre elles. 120 guérilleros de la PLGA ont attaqué la Rani Bodili Kanya Ashram, un foyer de filles qui avait été converti en caserne pour 80 policiers du Chhattisgarh (et SPO) pendant que les filles y vivaient encore comme boucliers humains. La PLGA a pénétré l’enceinte, a barré l’annexe où vivait les filles et ont attaqué la caserne. 55 policiers et SPO ont été tués. Aucune des filles n’a été blessée. (Le commissaire de police franc de Dantewara m’avait montré sa présentation Power Point avec des photos horribles des brûlés, les corps éventrés des policiers au milieu des ruines de l’immeuble scolaire explosé. Elles étaient si macabres, il était impossible de ne pas détourner le regard. Il semblé content de ma réaction).

L’attaque de Rani Bodili a causé un tumulte dans le pays. Les organisations pour les Droits de l’Homme ont condamné les maoïstes, pas seulement pour leur violence, mais également pour être anti-éducation et pour attaquer les écoles. Mais dans le Dandakaranya, l’attaque de Rani Bodili est devenue une légende : des chansons, des poèmes et des pièces ont été écrites à son sujet.

La contre-offensive maoïste a brisé le tapis de sécurité et a donné un répit à la population. La police et la Salwa Judum se sont retirées dans leurs camps, desquels elles émergent maintenant - habituellement dans le milieu de la nuit - seulement en paquets de 300 ou 1.000 pour mener des opérations Cordon et Recherche dans les villages. Graduellement, excepté les SPO et leurs familles, le reste des gens dans les camps de la Salwa Judum ont commencé à retourner dans leurs villages. Les maoïstes les ont accueillis et ont annoncé que même les SPO pouvaient revenir s’ils regrettaient sincèrement et publiquement leurs actions. Les jeunes gens ont commencé à affluer à la PLGA (La PLGA a été officiellement constituée en décembre 2000). Ces trente dernières années, ses brigades armées se sont très graduellement étendues en sections, les sections ont grandi en pelotons et les pelotons en compagnies. Mais après les ravages de la Salwa Judum, la PLGA a été rapidement capable de déclarer une force de bataillon.

La Salwa Judum n’avait pas simplement échoué, elle s’était gravement retournée.

Comme nous le savons maintenant, ce n’était pas juste une opération locale d’un petit loubard. Sans tenir compte du double discours dans la presse, la Salwa Judum était une opération conjointe par le gouvernement de l’Etat du Chhattisgarh et du Parti du Congrès qui était au pouvoir à l’Etat central. Elle n’avait pas le droit d’échouer. Pas alors que tous ces MOU étaient en attente, comme le flétrissement d’espoirs sur le marché du mariage. Le Gouvernement subissait une pression terrible pour présenter un nouveau plan. Il est venu avec l’Opération Green Hunt. Les SPO de la Salwa Judum sont maintenant appelé Commandos Koya. Il a déployé la Chhattisgarh Armed Force (CAF - Force Armée du Chhattisgarh), la Central Reserve Police Force (CRPF  ), la Border Security Force (BSF - Force de Sécurité Frontalière), la Indo-Tibetan Border Police (ITBP - Police Frontalière Indo-Tibétaine), la Central Industrial Security Force (CISF - Force Centrale de Sécurité Industrielle), les Grey Hounds, les Scorpions, les Cobras. Et une police affectueusement appelée WHAM - Winning Hearts and Arms (Gagnant les Cœurs et les Esprits) Les guerres importantes sont souvent livrées dans des endroits improbables. Le capitalisme de libre marché a battu le communisme soviétique dans les montagnes lugubres d’Afghanistan. Ici, dans les forêts de Dantewara, une bataille fait fureur pour l’âme de l’Inde. Beaucoup de choses ont été dites à propos de l’aggravation de la crise dans la démocratie indienne et la complicité entre les grandes entreprises, les partis politiques principaux et l’établissement de sécurité. Si quelqu’un veut faire une vérification par sondage, Dantewara est le lieu où aller.

Une ébauche de rapport sur les Relations Agraires de l’Etat et la Tâche Inachevée de la Réforme de la Terre (Volume 1) a dit que Tata Steel et Essar Steel étaient les premiers financiers de la Salwa Judum. Vu que c’était un Rapport du Gouvernement, il a créé une vague quand il a été dévoilé à la presse. (Le fait a été par la suite exclu du rapport final. Etait-ce une erreur sincère, ou quelqu’un a-t-il reçu une gentille petite tape de fer sur l’épaule ?)

Le 12 octobre 2009, l’audience publique obligatoire pour l’aciérie Tata, sensée se tenir à Lohandigua où les locaux auraient pu aller, a en fait eu lieu dans une petite salle a l’intérieur du Collectorat de Jagdalpur, éloigné de plusieurs miles et avec un cordon massif de sécurité. Un public loué de cinquante tribaux a été amené dans un convoi escorté de jeeps du gouvernement. Après la réunion, le Percepteur du District a félicité ‘le peuple de Lohandiguda’ pour sa coopération. Les journaux locaux ont rapporté le mensonge, même s’ils savaient. (Les publicités ont afflué) Malgré les objections des villageois, l’acquisition de la terre pour le projet a commencé.

Les maoïstes ne sont pas les seuls à chercher à renverser l’Etat indien. Il a déjà été renversé plusieurs fois, par le fondamentalisme hindou et le totalitarisme économique.

Lohandiguda, un trajet de cinq heures depuis Dantewara, n’a jamais été une région naxalite. Mais maintenant, elle l’est. La Camarade Joori qui était assise à côté de moi pendant que je mangeais le thé et le chutney, travaille dans la région. Elle a dit qu’ils avaient décidé d’y entrer après que des tags aient commencé à apparaître sur les murs des maoïstes des villages, disant Naxali Ao, Hamein Bachao (Naxalites, venez et sauvez-nous !) Il y a quelques mois, Vimal Meshram, Président du panchayat (gouvernement local) du village était abattu au marché. « C’était un homme de Tata » dit Joori « Il obligeait les gens à laisser tomber leur terre et à accepter la compensation. C’est bien qu’il ait été tué Nous avons aussi perdu un camarade. Ils l’ont abattu. T’veux un peu plus de chapoli ? » Elle a seulement vingt ans. « Nous ne laisserons pas Tata venir ici. Le peuple ne les veut pas. » Joori n’est pas de la PLGA. Elle est dans la Chetna Natya Manch, l’aile culturelle du Parti. Elle chante. Elle écrit des chansons. Elle vient de Abhumad. Elle est tombée amoureuse de ses chants quand il a visité son village avec une troupe de la CNM.

A ce stade, je sens que je devrais dire quelque chose...

 

[21] Il ne s’agit pas d’un officier au sens des armées occidentale : à peine d’un auxiliaire de police

[22] Il s’agit du Parti ‘communiste’ légaliste et réformiste, représenté au parlement

[23] Le Bharatiya Janata Party (BJP ; Parti du Peuple Indien) est l’un des principaux partis politiques en Inde, de tendance chauviniste hindouiste


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