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19 janvier 2010 2 19 /01 /janvier /2010 20:44

Le nombre officiel de suicides parmi les détenus français en 2009 a été communiqué par Michèle Alliot-Marie dans son discours à la Chancellerie ce lundi, et il se monterait à 122. Seulement en une année ! En attendant, des associations indépendantes de surveillance des organismes pénitentiaires comme l’Observatoire International des Prisons (OIP) ou Ban Public annonçaient déjà 128 suicides et morts suspectes au cours de l’année passée. Ces chiffres confirment la mauvaise réputation de la France en matière pénitentiaire, avec un taux de suicide qui atteint 20 pour 10 000 (selon L’Institut national d’études démographiques), le plus élevé en Europe. Entre le ministère, les associations de proches de détenus ou la communauté psychiatrique, les explications diffèrent

 


Pas de « secrets d’Etat » mais un tabou

 

Pour la ministre de la Justice, interrogée le 15 janvier dernier, « les suicides dans les prisons sont des drames humains, ce ne sont en rien des secrets d’Etat ». Pourtant, il reste difficile d’obtenir les chiffres, de savoir ce qu’ils incluent ou non. La loi du silence a la peau dure, et les problématiques des prisons françaises restent taboues. Face au nombre croissant de suicides, Michèle Alliot-Marie avait annoncé, en été 2009, des mesures d’urgence qui n’avaient pas vraiment convaincu (matelas anti-feu, draps indéchirables et pyjamas en papier pour les détenus les plus fragiles, formation supplémentaire pour les surveillants…). Mais quand il s’agit de parler de la politique pénitentiaire de manière plus globale et pertinente, on se heurte à un mur de langue de bois.

Comment expliquer une surpopulation carcérale qui atteint à certains endroits les 200% (4 détenus dans 9m) ? Pourquoi construire de nouvelles prisons alors même que le Conseil de l’Europe recommande aux états membres de limiter autant que possible les peines privatives de liberté ? Pourquoi peut-on rester en prison si longtemps avant d’être jugé, c’est-à-dire alors que l’on est présumé innocent ? Les prisons françaises sont-elles des lieux de réinsertion ou, comme on l’entend souvent, de véritables écoles du crime ?Des questions qui se posent lorsque l’on se trouve devant cet effrayant constat : le nombre de suicides en prison a été multiplié par 5 en cinquante ans.


Des conditions de détention inhumaines


Pour les associations de veille ou de proches de détenus, il n’y a pas de doute. Les prisons françaises sont une véritable honte pour notre démocratie. Il faut dire que le Comité européen de prévention de la torture, autorité officielle s’il en est, a épinglé la France à plusieurs reprises, l’enjoignant à « [accorder] sans délai la plus haute priorité à la mise en place d’une stratégie cohérente de lutte contre le surpeuplement qui affecte le système pénitentiaire ». Déjà, il y a quelques années, le film pirate montrant l’intérieur de la maison d’arrêt de Fleury Mérogis avait choqué. Douches moisies, cellules insalubres où le jour peine à percer le grillage serré aux fenêtres, quartier disciplinaire digne d’une dictature du siècle dernier.

L’OIP a d’ailleurs récemment lancé une campagne d’affichage montrant un homme, visiblement amoindri, derrière des barreaux, avec un texte qui choque et donc qui interpelle : « Si ça peut vous aider à donner, dites vous que cet homme est un chien » (Photo d’illustration). Il s’agit donc d’ouvrir les yeux sur les conditions de détention en France, que l’on n’accepterait pas pour un animal mais que les prévenus ou condamnés subissent quotidiennement. Dans le livre Les détenus et leurs proches : Solidarités et sentiments à l’ombre des murs, Gwenola Ricordeau, sociologue, expose aussi la fragilité du lien avec l’extérieur, un lien rendu encore plus difficile par l’absence généralisée d’intimité pour les familles ou les couples.


La mort plutôt que l’enfermement


Pour le Docteur Baron-Laforet, psychiatre, la surpopulation des prisons n’est pas liée au nombre de suicides. Les raisons qui motivent ces actes varient selon les personnes, mais la prison est pour tous un terreau de détresse. Elle commence par établir plusieurs faits : la population carcérale est jeune (29 ans de moyenne d’âge) et essentiellement masculine, 60% des suicidés sont des prévenus (en attente de jugement NDLR), les trois quarts des suicides se produisent pendant la première année. Par ailleurs, les personnes présentant des « états limites à expression psychopathique » représenteraient entre 10 et 60 % de la population en prison. Pour ces personnes, un suivi psychologique individuel serait vivement conseillé, mais on est encore loin.

Baron-Laforet met aussi en avant la difficile adaptation à l’enfermement et à la perte des repères. Dès que l’on arrive en prison, on n’est plus maître de ses allées et venues, on ne possède plus d’espace intime. Ce sont les surveillants qui vous disent où aller, et quand. Le rapport au corps change, et ses limites sont exposées. La relation avec les autres aussi est différente, dépendante. Le détenu est d’emblée mis en position de faiblesse, et la privation de liberté le rend hypersensible à tout évènement positif ou négatif. Selon le docteur baron-Laforet, « le suicide peut être une façon de reprendre le dessus, une façon d’affirmer son autonomie, même au détriment de sa vie ». Une idée que tendrait à confirmer ces extrait, anonymes, du livre Paroles de Détenus  « En prison, la mort ne fait pas peur. Ce qui fait peur, ce sont les vingt ans à passer dans une cellule. », « La prison c’est comme un long sommeil dont on voudrait sortir. Un coma capricieux fait de noir, d’éclaircies. La prison c’est le vide, le néant, l’amnésie. C’est la nuit qui se traîne et ne veut pas finir. »

La France, pays qui ne cesse de se proclamer toujours plus démocratique alors que les charters d’afghans décollent sur fond d’identité nationale, pays de vainqueurs toujours pas revenus de 1998, pays tellement en avance sur le plan des droits de l’homme, pays des lumières et des esprits libres…Elle est aussi la France qui enferme, parfois avant de juger, celle qui dégrade toute une humanité, celle qui cette année encore a gagné ce trophée, celui du nombre de suicides chez les incarcérés…

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