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19 janvier 2010 2 19 /01 /janvier /2010 20:49
Ça faisait bien longtemps que la France n’avait pas eu de prisonnier politique. On vient de le libérer des geôles de la Santé après 6 mois d’un enfermement sans fondement qui aura défrayé toutes les chroniques. La veille de sa sortie en “ catimini ” - comme l’ont repris en choeur tous les medias - le journal Le Monde publiait fort à propos une interview exclusive de Julien Coupat depuis reprise et commentée un peu partout.

Par EJ du collectif des auteurs de Netoyens.info

Cet article, vous le verrez (*), élève son auteur au niveau des meilleurs analystes de la situation politique contemporaine. Une analyse féroce qui, par son brio et la notoriété dont il bénéficie désormais, signe avec quelques autres la fin d’un hiver de trop d’années ternes et bien mal éclairées par une ribambelle de chroniqueurs, de philosophes et de politiques sur-médiatisés, de gauche comme de droite, tous épris ou en proie aux addictions néolibérales ou néo-conservatrices et, pour certains, suppôts de la dérive proto-fasciste en marche.

Le fascisme qui vient

Osons le dire, cette interview ne dénoterait pas dans les colonnes de Netoyens. Elle évoque en effet et avec talent un ensemble de thèmes qu’on ne traite que trop peu par ailleurs. Évoquons notamment l’urgence de l’élaboration d’un nouveau paradigme tant l’actuel décline sous nos yeux de manière forcenée et délétère ; les émeutes de décembre 2008 en Grèce mais sans pour autant laver notre honte d’avoir autant festoyé quand on nous appelait si fort au soutien ; l’aspect si crucial de la souveraineté quand il s’agit de nommer, de désigner, de définir et, partant, d’établir les agendas politiques.

Sur ce dernier sujet, l’auteur ne prend pas quant à lui le risque de confondre souveraineté et nationalisme contrairement à un José Bové qu’on découvre en proie aux troubles de la mémoire, la tête dans le guidon des vieilles urgences électorales. Comme nous il est de longue date le défenseur de cette souveraineté alimentaire qui fait tant défaut à nombre de nationaux des pays d’Afrique et de bien d’autres peuples encore. On croyait pourtant avoir bien compris, depuis Hannah Arendt, que le péril ne vient pas tant des nations que des États qui les contrôlent de surcroît quand ils se constituent en un État dans l’État (ex. le nucléaire en France) ou en un État policier, comme ce fut le cas dans toute l’Europe de la fin des années 30.

Cette souveraineté ou plutôt sa mise sous tutelle par une oligarchie malfaisante, c’est bien ce qui semble avoir motivé le combat “ MAM vs Sarko “ sur lequel nous a éclairé le journal en ligne Rue89.com récemment [1]. La ministre de l’intérieur en titre a mené la bataille pour une police à la mode chiraquienne en concurrence avec celle mise en place par son rival depuis victorieux. Elle aussi a perdu. Tant et si bien que l’on peut déjà prédire à la ministre une fin de carrière politique proche. Julien Coupat en aura fait les frais. Il a bien été libéré mais tant qu’un non-lieu n’aura pas été prononcé par la justice, il y a fort à parier qu’il sera maintenu sous un contrôle judiciaire étroit.

Monsieur Sarkozy en profite donc pour reprendre en main l’Intérieur depuis l’Élysée au bénéfice d’une allocution aux tonalités sécuritaires classiques qui ne trompera personne à la veille d’une élection. Sans frein désormais, il se relance dans une bien curieuse guerre de police qui risque de sourdre encore pour se livrer sans vergogne sur le nouveau champ de bataille qu’est l’action de police préventive. Elle commence par faire ficher tous les citoyens y compris les plus jeunes, dès qu’ils sont scolarisés et même, peut-être bien, avant [2]. Elle s’accomplit dans l’arrestation manu militari d’innocents ou, quoiqu’il arrive, de présumés innocents.

Cette nouvelle doctrine policière emprunte à la logique de la guerre préventive initiée par les États-Unis sous la gouverne du déjà presque oublié DobeulYou et de sa clique néocons. On en voit les effets désastreux en Irak et en Afghanistan où s’englueront Obama et l’obamania. Ce n’est pas non plus sans nous faire penser à une sorte de Minority Report, à la française cette fois. Ici, différents clans constitués d’une poignée de gens illuminés et convaincus d’être en charge de notre petit monde, bien à l’abris au sein des arcanes d’un pouvoir désormais concentré et bientôt retranché au sommet de l’État, seraient en train de se livrer à une compétition affolée. En proie au délire scientiste, les nouvelles technologies - les bio, les nanotechnologies et celles de l’information - deviennent pour eux le seul espoir de se maintenir puissants quand tout commence à leur échapper. C’est bien plus là qu’à Tarnac ou ailleurs que le terrorisme se fomente pour se faire réellement dangereux pour tout un chacun.

Dans son édition du 23 avril, l’hebdomadaire Politis nous livrait une interview importante de Michella Marzano, chercheuse au CNRS à propos de son dernier ouvrage “Le Fascisme, un encombrant retour” [3], une analyse de la gouvernance italienne et française actuelle comparée à celle de l’italie de Mussolini. Outre le mensonge en toute occasion qui les caractérise au point d’enlever toute valeur à la parole politique, nous retiendrons les caractéristiques communes entre le fascisme du passé et celui qui est en marche pour travailler à la confusion de l’espace public et du domaine privé. D’un coté les hommes publics se répandent dans la fange de la presse people emmenant avec eux leur famille et leur vie privée avec pour objectif de créer une diversion tandis que, par ailleurs, l’idéologie néolibérale continue depuis 30 ans ses basses oeuvres de privatisation des biens et des services publics. Une fois la confusion établie, le contrôle est plus aisé et la démocratie bafouée par un régime devenu autoritaire.

Un ou deux exemples tout de même démontrant la dérive. Sur le répondeur de La-bas si j’y suis, émission de France Inter produite et présentée par Daniel Mermet, un type racontait qu’il ne s’était pas passé 5 minutes avant que les flics ne débarquent chez lui pour lui faire enlever une banderole de son balcon, une banderole sur laquelle on pouvait lire : "Sarkozy : casse toi pauvre con !". Rien que de très banal de nos jours donc plutôt anodin. Sans justification aucune, d’autorité pure et simple, on lui a imposé de l’enlever et sous des menaces bêtes et méchantes, Il a du obtempérer. Par ailleurs, on sait ce qui est arrivé à ce prof de philo qui aurait dit trop haut ce que l’on pense tous : “Sarkozy, je te vois”. Car en effet, nous ne le voyons que trop, en tout temps et en tout lieu, même quand il n’apparaît pas et surtout, nous voyons où il veut en venir, nous le voyons venir.

Les glissements sont anciens, bien antérieurs à 2007, alors que le même était ministre de l’intérieur. Désormais nous sommes entrés dans la zone de montée en tension. Même dans l’amnésie, la situation ne peut que se durcir : chronique en cours d’une tragédie annoncée. La seule réponse au fond est : il nous faut plus de démocratie, plus de liens, plus d’échanges, pour éclairer le vampire, pour éviter les pièges. Nous avons déjà écrit là-dessus. De ce point de vue, le projet Netoyens est un projet de son temps.

Dans ce paysage politique amorphe où les pouvoirs, débordés, découvrent l’oxydation de leurs rouages au point d’en oublier de faire campagne électorale, ils deviennent dangereux. C’est pour cela aussi, parce qu’elle en décrit bien la logique, l’analyse de Coupat dénote mais, pour autant, elle ne détone pas. C’est pour cette raison, qu’en réalité, il n’y a rien en cette interview publiée dans Le Monde qui ne soit véritablement dangereux, en retour, pour les pouvoirs en place à telle enseigne que c’est le fascisme qui vient… plutôt que l’insurrection.

L’insurrection qui se retient

À la question “Êtes-vous l’auteur du livre L’insurrection qui vient ?”, Coupat finalement répond : "Malheureusement, je ne suis pas l’auteur de L’insurrection qui vient et toute cette affaire devrait plutôt achever de nous convaincre du caractère essentiellement policier de la fonction auteur". Il n’empêche qu’en lisant cette interview on ne peut que se dire qu’il fait sans doute partie de ce Comité Invisible qui est l’auteur officiel du livre, un comité qu’il faut désormais imaginer bien plus large qu’on ne le pense, un comité qui pour le moment ne peut que constater la montée d’un néo-fascisme et une retenue certaine non pas dans le désir mais dans l’accomplissement de la révolte.

Comment faire autrement, en effet, au milieu de cette misère et de cette peur entretenue comme jadis aux romains à qui on se satisfaisait de n’avoir à leur donner que du pain et des jeux ? Cette fois on sature les psychés non plus seulement de Valium, d’Atarax ou de Lexomyl. On assène des formules lénifiantes tel que “C’est que du bonheur” à longueur de journée sur toutes les ondes. On sert la zapomania avec 500 chaînes de télévision et au moins autant de radio. On charge la seringue des programmes d’une bonne dose d’Eurovision de la chanson annuelle, de finales de foot à n’en plus finir, de Grands Prix de formule 1 qui étourdiraient plus d’un derviche tourneur, de tournois de tennis et de courses cyclistes dont les acteurs sont tous pris le nez dans la poudre après la ligne d’arrivée, de plus en plus avant... sans parler de toutes ces séries, toutes pareilles, toutes produites en série.

La France - et sans doute aussi, dans une moindre mesure, l’Europe - se prépare donc à une abstention massive le 7 juin tandis qu’elle a commencé à apprendre l’abstinence. Abstinence, sans doute pour faire des économies et se préparer au choc économique et social qui vient, climatique et écologique aussi. Le million de chômeurs en plus à la fin de l’année 2009 est maintenant bien probable. Le déclin du système s’emballe et promet d’emporter les régimes pseudo démocratiques, la civilisation occidentale et le capitalisme qui domine encore le monde, avec, dans la même eau usée. En conséquence, deux choses s’imposent.

La première, c’est cette analyse sans concession, brillante et érudite qui devrait avec d’autres faire référence. Elle ne brûle pas les étapes mais s’avance suffisamment pour se constituer en une alerte fondée et consistante. Sauf à aller à Tarnac, comme notre collègue épicier nous y invite dans son interview, en revanche point de propositions (encore ?) pour demain. Elle pêche donc par défaut de projection dans l’avenir. Le potentiel cependant est là et bien là et pour un peu il rendrait obsolète la totalité des professions de foi en lice pour les toutes prochaines élections européennes. Mais quelque chose manque. Et maintenant, on fait comment ?

La deuxième est qu’il va nous falloir du courage, beaucoup de courage. Là-dessus nous sommes nombreux à être d’accord. Du courage nous en trouverons, qui peut en douter ? Du courage d’abord pour ne pas laisser aller plus longtemps la dérive fasciste. Du courage aussi pour libérer nos forces créatives, modestes et géniales, et les mettre au service de la restauration du commun. Pour cela, la démocratie est la seule voie. La démocratie non pas restaurée cette fois mais réinventée. C’est la seule stratégie permettant l’élaboration d’un nouveau paradigme et le contrôle des agendas politiques retirés des mains des tyrans.


(*) nous la reproduisons in extenso dans un tiré à part du numéro 2 de l’édition imprimable de Netoyens.
[1] Coupat, l’ultragauche et la politisation du renseignement Par Antonin Grégoire, universitaire | 11/05/2009 | Rue89.com

[2] Récemment, en effet, j’ai vu dans une maternité un photographe venir dans les chambres offrir ses services. Équipé d’une blouse blanche et d’un badge de “professionnel” qui ne disait rien sur son employeur, il a commencé par remplir tout un formulaire prenant nom, prénom, taille, poids, adresse, numéro de téléphone et on ne sait quelles autres informations que l’on peut déduire dès lors que l’on est en contact avec les familles et que l’on est en mesure de faire prendre toutes les poses pour des photographies sous toutes les coutures. De quoi alimenter une belle parano.

[3] LE FASCISME, Un encombrant retour - Marzano Michela - Éditions Larousse
"Le fascisme nous menace-t-il encore ? Peut-on encore limiter l’emploi de ce terme à un mouvement politique caractérisé par une souveraineté illimitée du dirigeant, une passion pour la guerre et une société fondée sur l’exclusion violente ? Cet essai analyse, d’un point de vue philosophique, un certain nombre de traits de notre société contemporaine (du culte de la personnalité des leaders aux politiques sécuritaires, en passant par les discours xénophobes ou la question de la « privatisation de l’espace public » et la « publicisation de l’espace privé ») qui soulèvent bien des interrogations sur l’évolution de nos démocraties médiatiques.

Lire les arti­cles du même auteur sur Netoyens !. Et ici, sur notre site.

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