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2 février 2010 2 02 /02 /février /2010 16:48
Propos recueillis par Benito Perez Le Courrier Quotidien suisse indépendant

On peut appartenir à ce qu’on appelle le tiers-monde et être un pilier de la coopération internationale. Piero Gleijeses, professeur de politique étrangère américaine, est catégorique. A Cuba, la solidarité internationale est « intrinsèque » à l’expérience révolutionnaire. Invité samedi dernier par l’université de Genève, le chercheur italien de la Johns Hopkins University (Baltimore-Washington) a évoqué le rôle de la petite île des Caraïbes dans la décolonisation de l’Afrique. Au-delà des contingences de la Guerre froide, toile de fond de son ouvrage Conflicting Missions : Havana, Washington and Africa, 1959-1976, qui lui valut le Prix Robert Ferrell (1), le Pr Gleijeses relève le sincère engagement internationaliste des leaders cubains. Une mission qui, aujourd’hui, a remplacé la kalachnikov par le stéthoscope.

Les partisans de la Révolution cubaine disent que sans l’intervention de La Havane en Afrique, l’apartheid ne serait pas tombé. N’est-ce pas exagéré ?

Piero Gleijeses : Nelson Mandela ne dit pas autre chose ! Ce que Cuba a fait a été décisif pour sauver l’Angola, puis permettre l’indépendance de la Namibie [en 1990, ndlr]. Le lien avec la chute de l’apartheid [entre 1990 et 1994, ndlr] est, lui, indirect. D’autres facteurs ont été plus importants en Afrique du Sud. Mais il est vrai que la défaite militaire des Sud-Africains en Namibie a eu un énorme impact sur les Noirs d’Afrique du Sud. Il ne faut pas sous-estimer l’élément psychologique dans un processus colonial. La victoire de la SWAPO (guérilla namibienne, ndlr) et des Cubains a remis en cause l’idée de la supériorité blanche. Avant la Namibie, certaines sources liaient déjà le soulèvement populaire de Soweto, en 1976 à l’échec des Portugais et des Sud-Africains en Angola.

Plus largement, quel rôle peut-on attribuer à la solidarité cubaine avec les mouvements de libération africains dans la décolonisation ?

Cela dépend des pays et des époques. La première intervention date de 1961, lorsqu’un bateau cubain débarque à Casablanca chargé d’armes pour le FLN algérien et repart avec des blessés et des orphelins. [Ahmed] Ben Bella (leader indépendantiste et premier président algérien, ndlr) estimera l’aide suffisamment significative pour se rendre à La Havane remercier les Cubains dès après sa première intervention à New York devant l’ONU... D’autres interventions, comme celle mal préparée du Che au Congo-Léopoldville seront moins réussies. Certaines seront, au contraire, décisives, en Guinée-Bissau ou au Congo-Brazzaville. En tout quelque 350 000 soldats cubains fouleront le sol africain sur trois décennies. Plus de deux mille y laisseront la vie. Au-delà de l’aspect militaire, la solidarité cubaine a aussi eu un impact très positif dans ses dimensions techniques, éducatives et matérielles. Quelque 50 000 coopérants cubains ont apporté leurs compétences au continent. Et 40 000 Africains ont pu étudier et se former à Cuba ! C’est une très belle histoire, un cas unique dans l’histoire. Aucun pays – même pas la Suède – n’a exprimé un tel internationalisme. Il n’y a pas d’exemple d’une coopération internationale similaire, ni de la part des pays du bloc de l’Est ni des occidentaux. On cite le cas des volontaires américains des Peace Corps (2). Mais ce sont des jeunes gens de 20 ans. Cuba a mis à disposition ses professionnels, ses spécialistes. C’est très différent.

Qu’en reste-t-il aujourd’hui en Afrique ?

Une grande reconnaissance envers Cuba, en tous cas de la part de certains pays comme la Namibie. D’autres préfèrent oublier, en partie parce que les Etats-Unis ont gagné la Guerre froide et qu’il ne fait pas bon avoir une relation avec Cuba. En Afrique du Sud, la jeunesse méconnaît complètement la lutte de libération nationale. Une histoire qui, de plus, est réécrite, déformée de façon scandaleuse...

Vous avez étudié les archives cubaines. Quelles raisons ont amené ce petit Etat à intervenir – militairement et humanitairement – à l’étranger, notamment en Afrique ?

Plutôt que les sources cubaines – qu’on pourrait accuser d’être partiales – dans mon livre, j’ai utilisé les documents déclassifiés de la CIA. Ceux-ci évoquent, en premier lieu, une volonté d’autodéfense de la jeune révolution. Durant les années 1960, Washington refusait d’accepter tout modus vivendi avec La Havane. « Les Yankees nous harcelaient, alors nous sommes partis les affronter sur les chemins du monde », m’a dit un jour [Léonard] Dreke, No 2 du Che au Congo. Pour Cuba, c’était donc une façon de rompre son isolement. Mais les documents américains mettent en avant une seconde raison : l’engagement internationaliste de Fidel Castro et des leaders cubains. Ils estimaient être investis d’une mission contre le sous-développement et l’oppression.

Le contexte change à partir du milieu des années 1970. Au moment où Cuba envoie 36 000 soldats en Angola pour stopper l’avancée des troupes sud-africaines, on ne peut plus parler d’autodéfense, car les Etats-Unis – sous l’impulsion d’Henry Kissinger – sont désormais disposés à discuter.

Dans ses mémoires, l’ancien secrétaire d’Etat américain écrit qu’à l’époque, il avait pensé que les Cubains agissaient sur commande de l’Union soviétique. Or, on apprît par la suite que La Havane avait mis Moscou devant le fait accompli. Au risque d’une crise avec son allié. Pour Kissinger, une telle attitude, qui allait contre les intérêts nationaux de Cuba, contre la Realpolitik, ne pouvait répondre qu’à un élan idéaliste de Castro, qu’il qualifie de révolutionnaire le plus sincère. Je pense que Kissinger a vu juste. Fidel Castro a qualifié un jour la lutte contre l’apartheid de « plus belle cause de l’Humanité ». Or, il savait qu’une victoire de l’Afrique du Sud en Angola aurait renforcé l’emprise de ce régime sur les peuples d’Afrique méridionale.

Pourquoi Cuba est-elle davantage intervenue en Afrique qu’ailleurs ?

La priorité des Cubains était l’Amérique latine. Mais agir dans ce que les Etats-Unis considéraient comme leur « arrière-cour » était beaucoup plus difficile. Quant à l’Asie, si les Cubains admiraient beaucoup la lutte de libération des Vietnamiens, ceux-ci ne voulaient pas de combattants étrangers. L’Afrique a servi de terrain de substitution.


(1) Fondée en 1999, l’ELAM forme chaque année quelque 1500 médecins généralistes. Ses plus de 7000 étudiants actuels proviennent d’une vingtaine de pays latino-américains et de quatre Etats d’Afrique.

(2) Les Corps de la paix sont un programme humanitaire créé par John Kennedy qui a mobilisé 180 000 volontaires en quatre décennies.

PROPOS RECUEILLIS PAR BPZ

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commentaires

ali balhas 02/02/2010 20:53


excellent ! et si vrai !


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