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17 février 2010 3 17 /02 /février /2010 06:21

Par Robert Maggiori 

 

L’Italie est-elle un pays normal ? L’anomalie que représente Berlusconi - le fait qu’il concentre le pouvoir politique et médiatique, qu’il utilise le Parlement comme «usine» à fabriquer des lois destinées à le sauver des tribunaux, qu’il vomisse sur la magistrature, qu’il critique sans arrêt la Constitution, qu’il réduise la politique à des blagues et des déclamations histrionesques, qu’il traîne derrière lui les casseroles de ses scandales sexuels - inciterait à répondre non.

Mais il y a plus. Ce qui frappe, par exemple, c’est qu’après avoir été qualifiée de laboratoire avant-gardiste de l’Europe, l’Italie, aujourd’hui, régresse à un statut «provincial». Sa classe politique elle-même est provinciale, voyage peu. Le rôle central encore attribué à la télévision demeure «années 80». On va «en» télévision endimanché, tout est entertainment, pub, talk shows hurlés, fesses et dentelles, les émissions d’enquête sont rarissimes, celles, de réflexion, auxquelles participeraient philosophes, historiens, sociologues, psychanalystes ou hommes de sciences n’existent pratiquement pas. Un soir sur deux, sur Rai Uno, animée par un inamovible journaliste doucereux et caudataire, il y a Porta a porta, sorte de messe à laquelle participent toujours les mêmes leaders politiques, et qui n’est pas loin de remplacer Chambre et Sénat. Très rarement, dans le public des émissions politiques, sportives ou de variété, on voit un Noir ou un Métis.

Nouvelle province, l’Italie perd des points dans à peu près tous les classements, qu’ils concernent l’école, la santé, l’écologie, les droits, la culture (budget massacré) et même la technologie. Encore récemment, après Bob Geldof, reprochant au gouvernement d’équilibrer son budget sur le dos des pauvres, c’est Bill Gates en personne qui est intervenu pour accuser Berlusconi («Les gens riches dépensent beaucoup plus d’argent pour régler leurs problèmes personnels, comme la calvitie, qu’ils ne le font pour combattre le paludisme») de réduire de moitié les aides publiques au développement promises devant les caméras, faisant de l’Italie «le pays européen le plus avare».

Même régression au niveau informatique. Sait-on qu’en raison du décret Pisanu la connexion wireless à Internet dans un lieu public, un aéroport ou un cybercafé est soumise à la présentation d’une carte d’identité ? Que les crédits pour le développement du haut débit sont gelés depuis 2008, que du côté de la majorité, des voix se lèvent pour demander le contrôle de social networks tels que Facebook ? Que des pétitions sont signées partout, demandant au gouvernement d’«émanciper Internet» de normes législatives pénalisant le futur du pays, lequel, pour l’accès à la Toile, est déjà «arriéré et sous-développé par rapport au reste de l’Europe» ? Il est vrai que Berlusconi est homme de télévision old style, pour qui Internet est dangereux, parce que «liquide», incontrôlable - et hors de son empire.

Mais c’est au niveau sociétal que la régression est la plus nette. Berlusconi mobilise tellement l’attention qu’à l’étranger on ne voit pas très bien que le fait majeur est plutôt une «liguisation» de la société, entraînant une dégradation morale et civique, sinon une «barbarisation» de l’Italie. La Ligue du Nord d’Umberto Bossi - dont l’organe, La Padania, écrivait : «Quand allez-vous nous libérer des nègres, des putes, des voleurs extracommunautaires, des violeurs couleur noisette et des gitans qui infestent nos maisons, nos plages, nos vies, nos esprits ? Foutez-les dehors, ces maudits !» -, alliée décisive du parti de Berlusconi, a fait élire ses hommes, dont plusieurs sont ministres, dans un nombre considérable d’administrations, a diffusé partout ses valeurs et son langage, dédouané et rendu normal le discours xénophobe. Il faudrait une bibliothèque vaticane pour énumérer les discours d’incitation à la haine raciale, d’homophobie, d’«anti-méridionalisme», prononcés par ses leaders. Qu’on regarde sur YouTube des vidéos de Monsieur Mario Borghezio, ou qu’on écoute quelques extraits d’émissions de Radio Padania : dans aucun pays on tolérerait un tel déchaînement de haine, et de bêtise, xénophobe ! On défend les valeurs chrétiennes, la famille, le travail, on veut la croix sur le drapeau italien et le crucifix dans les écoles, mais le ministre de l’Education prévoit d’imposer un quota d’étrangers dans les classes, le ministre de l’Intérieur a voulu instituer des rondes de surveillance (bide colossal, heureusement, personne ne s’étant présenté pour les constituer), a instauré comme délit le seul fait d’être un étranger sans papiers. Une petite star de la politique, chef d’entreprise à la droite de l’extrême droite, pressentie pour être sous-secrétaire au Welfare parce que bien aimée de Berlusconi (à propos duquel elle avait dit : «il est obsédé par moi, mais il n’aura pas mon…», ou «il n’aime les femmes qu’à l’horizontale»), s’est distinguée finement en déclarant que «Mahomet était un pédophile». Un fanatique (un élu) tenait à désinfecter les trains empruntés par des Nigérianes, un autre (élu aussi) voulait «éliminer tous les enfants (rom) qui volent les personnes âgées» et, interrompu par les applaudissements du «peuple de Padanie», invitait les musulmans à aller «pisser dans leurs mosquées». D’autres encore ont mis le feu à des baraquements d’immigrés, proposé des wagons de trains ou des lignes de bus séparés pour Italiens et étrangers… Discriminations en tous genres, agressions, ratonnades, crimes parfois, banderoles et cris racistes dans les rassemblements de la Ligue, véritable chasse à l’homme noir, avec bâtons et fusils, qui évoque, pour la presse internationale, le Ku Klux Klan, et qui, au ministre de l’Intérieur, fait dire : «Nous avons fait preuve de trop de tolérance envers les immigrés.»

Cela suscite peu de réactions en Europe. Et c’est sans doute en ce sens que l’Italie est le plus «provincialisée» : on la regarde de loin et de haut, tout en l’aimant pour sa cuisine, son art et ses paysages, on ne la prend guère au sérieux, ni dans le bien, ni dans le mal. Qu’on imagine ce qui se passerait dans les rues de Londres, de Paris, de Berlin ou d’ailleurs si la Ligue du Nord était un parti, disons, autrichien, ou français, et si Umberto Bossi s’appelait Jörg Haider !

 

 

 


 

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