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1 février 2010 1 01 /02 /février /2010 10:17
Repris de canempechepasnicolas qui a repris Le Monde Diplomatique du mardi 26 janvier 2010 

Le septennat présidentiel de Valéry Giscard d’Estaing (1974 – 1981) fut un moment à double face : modernisation et réformes d’un côté, obscurantisme et crapulerie de l’autre. On ne cesse de le découvrir d’un livre à l’autre, d’un film sur une « affaire » à un autre.

Par Sylvie Braibant

Après l’assassinat d’Henri Curiel à Paris en 1978, passé au crible par Canal+ en septembre 2008 (1), voici celui de Pierre Goldman, en 1979, décortiqué par la même chaîne, avec une même conclusion : si ces meurtres n’ont, peut-être, pas été décidés par un ordre écrit au plus haut niveau de l’Etat français, en tous les cas celui-ci était non seulement informé mais sans doute approbateur. 

Henri Curiel, né en Egypte et apatride en France, était un militant internationaliste communiste, engagé dans l’aide aux mouvements de libération nationale du tiers-monde et dans la recherche de la paix au Proche-Orient.
Pierre Goldman, ancien militant communiste, né en Pologne de parents résistants, avait combattu en Amérique latine aux côtés des guérilléros, avant de se lancer dans le hold-up en France et dans l’aide aux Basques de l’Euskadi Ta Askatasuna (ETA) (
2).

Tous deux étaient juifs. Le premier fut accusé par la presse en France et en Allemagne d’être « le patron des réseaux d’aide aux terroristes »  ; le deuxième fut traduit devant la Cour d’assises pour répondre d’un double assassinat lors du braquage d’une pharmacie à Paris. Pour Henri Curiel, les journaux s’excusèrent ; Pierre Goldman fut acquitté par la justice française. Chacun retourna à ses occupations, mais leurs « impunités » catalysèrent les haines tenaces qui, au sein de l’extrême droite et dans les officines glauques des services de renseignement, visaient ces deux hommes à part.

Le film de Canal+ repose sur le témoignage masqué d’un homme qui se fait appeler Gustavo et se présente comme un ancien mercenaire et soldat politique patriote. Il avoue être l’un des meurtriers de Pierre Goldman. Quoique vaniteux et fanfaron, il paraît convaincant : lorsqu’il ne se souvient pas d’un détail, il l’avoue, sans chercher à se remémorer un enchaînement parfait. Mais il se rappelle, par exemple, le film qu’il a vu tout de suite après le meurtre, Going South, un western comique, de et avec Jack Nicholson… Sans doute une séance destinée à se détendre, même s’il ne regrette pas un instant son acte, qu’il juge seulement « dérisoire ».


Pour reconstituer cette journée calamiteuse du 20 septembre 1979, au terme de laquelle Pierre Goldman fut assassiné à bout portantcomme Henri Curiel – sur une place du 13e arrondissement de Paris, le récit de Gustavo est enchassé dans celui de plusieurs autres acteurs et témoins. Côté compagnons de l’époque, les journalistes de Libération Jean-Louis Péninou ou Jean Michel Caradech, et le militant/truand Charlie Bauer ; côté autorités publiques, l’ancien ministre de l’intérieur Christian Bonnet ou le directeur de la police de l’époque Robert Pandraud ; côté services secrets et parallèles, le commissaire Lucien Aimé-Blanc et deux ou trois autres sbires masqués…
Le seul grand absent de l’histoire, encore une fois, est Valéry Giscard d’Estaing. Lors d’un entretien qui remonte à trois ans, Lucien Aimé-Blanc m’avait confié, à propos de l’assassinat d’Henri Curiel :
« Tant que Giscard sera vivant, vous ne saurez rien. » Pour celui de Pierre Goldman, cela ne saurait être différent…

Au cours de ce long entretien, le mercenaire, qui côtoya le groupe de Bob Denard, autre « vaillant petit soldat » de la cause antimarxiste et proche du pouvoir giscardien, implique tour à tour le Service d’action civique (SAC) et son dirigeant Pierre Debizet, des inspecteurs de la Direction de la surveillance du territoire (DST), et même les plus hautes autorités de l’Etat.
Le retraité de la DST mis en cause ne dit rien, mais se fait menaçant… Côté SAC, si l’ancien patron est mort, l’un de ses proches avoue anonymement qu’ils étaient souvent appelés à « casser du nègre », c’est-à-dire du gauchiste… Le SAC, sorte de police parallèle, avait été créé pour apporter un appui inconditionnel au Général De Gaulle après son retour aux affaires, en 1958.
Après son revirement en faveur de l’indépendance de l’Algérie, nombre de membres du SAC, partisans de l’Algérie française, se sentirent trahis et firent de cette officine de barbouzes un bras armé contre les marxistes et autres militants du tiers-monde.

Mais la « révélation » principale du documentaire sur l’assassinat de Pierre Goldman, c’est la mise au jour de la diplomatie parallèle déployée par les proches de Giscard, et la « philosophie » qui la guidait, animée de paranoïa et de coups tordus, imaginés, selon le montage des réalisateurs, dans le bureau de Victor Chapot, conseiller très spécial du président. Chapot était de ceux « qui n’ouvrent pas la bouche et meurent avec le reste. De la reprise du Figaro par Robert Hersant à l’affaire des diamants, il emporte avec lui vingt secrets qui feraient vingt volumes »  : ainsi le décrit Stéphane Denis dans son oraison funèbre pour Le Figaro, en 2008.

Or, selon certains, Pierre Goldman gênait la diplomatie française. Si l’on en croit Charlie Bauer, habitué de la lutte armée et des quartiers de haute sécurité, Pierre Goldman et lui-même avaient deux fers au feu en 1979 : lancer la lutte armée avec un groupe de douze personnes et une péniche de kalachnikovs (!), et aider les indépendantistes basques de l’ETA. Et, comme l’assène posément Robert Pandraud :
« Il n’est quand même pas normal que sur le sol français, un type acquitté avec grande bienveillance, se permette de gêner nos relations diplomatiques. »

(1) Lire « Henri Curiel, la piste française », par Alain Gresh, « Nouvelles d’Orient », Les blogs du Diplo, 25 septembre 2008.

 

(2) Lire « L’Insoumis. Vies et légendes de Pierre Goldman » (note de lecture), Le Monde diplomatique, janvier 1998.

« Comment j’ai tué Pierre Goldman », une enquête de Michel Depratx et Philippe Nahoum pour les films du Bouloi, 55 minutes,

diffusion sur Canal+ le vendredi 29 janvier à 23 h 10

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