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17 mars 2010 3 17 /03 /mars /2010 09:46


L’empire du milieu réécrit les règles qui gouvernent le commerce, la technologie, la monnaie, le climat - et tout ce qui s’ensuit.

(Article paru sur le site de l'hebdomadaire américain Newsweek le 12 mars).

Un soldat chinois sous les drapeaux. (AFP)

Un soldat chinois sous les drapeaux. (AFP)

Par Rana Foroohar et Melinda Liu
Traduit de l'américain par David Korn

Au temps où le président Barack Obama vivait en Indonésie, à la fin des années soixante, la Chine était considérée comme la force hostile du nord, là où les communistes complotaient pour exporter leur révolution dans le reste de l’Asie. Djakarta qu’il visitera dans quelques jours a totalement révisé son attitude vis-à-vis de la République Populaire. Les entreprises locales concluent des affaires en yuan, la monnaie chinoise, plutôt qu’en dollars. Si Djakarta connaissait des problèmes financiers, comme ce fut le cas en 1997, le pays pourra compter sur un fonds de réserve régional de 120 milliards de dollars, une déclinaison spécifique à la zone Asie du Fonds Monétaire International, qui sera mis en place au cours du mois, financé en partie avec grâce aux réserves de change massives de la Chine. Les grands problèmes économiques et politiques de l’Asie ne sont plus réglés par des visites du style de celle d’Obama — des rencontres bilatérales les Etats-Unis et un pays en particulier — mais au cours de sommets où l’on ne retrouve que la Chine, le Japon, la Corée du Sud et les pays d’Asie du Sud-Est. "La Chine a joué un rôle fondamental dans ce déplacement du centre d’attention régional du couple Asie-Pacifique — principalement les Etats-Unis et le Japon — vers la zone 'Asie de l’Est', qui compte la Chine en son milieu", indique Martin Jacques, auteur de "When China rules the World" (Quand la Chine dirigera le monde, NdT).


Influence bien plus grande

On peut comprendre que la Chine mérite d’avoir son mot à dire sur ce qui se passe dans son voisinage. Mais ce que beaucoup n’ont pas encore remarqué, c’est que Pékin ambitionne également de rédiger — du moins d’aider à rédiger — les nouvelles règles qui régissent le monde. "La Chine veut aujourd’hui s’asseoir en tête de table", confirme Cheng Li, directeur d’étude du John L. Thornton China Center de la Brookings Institution. "Ses dirigeants veulent faire partie des grands architectes des institutions internationales".
On oublie facilement que les grandes institutions internationales comme le FMI ou la Banque Mondiale ont été créées par un petit groupe de pays, emmenés par les Etats-Unis. Ces organisations économiques ont une influence au niveau mondial, un Monde toutefois dominé par la superpuissance américaine, et leurs politiques sont baignées de valeurs américaines. Quand Pékin ne jouait encore que dans le petit bain, ses dirigeants n’étaient pas forcément d’accord avec la façon de faire mais ils devaient s’en accommoder, jusqu’à être contraint d’affronter et de vaincre à l’intérieur un mouvement résolument opposé à l’adhésion du pays à l’OMC.
Aujourd’hui, la Chine dispose d’une influence bien plus grande au niveau international, et son opinion publique a adopté une posture plus combative (voire totalement jingoiste). Avec un œil sur les intérêts nationaux chinois, et l’autre sur les critiques de l’intérieur prompts à accuser le régime de "couver" l’occident, Pékin a entrepris de pousser à une recomposition des systèmes internationaux afin qu’ils soient plus "compatibles" avec les ambitions du pays (et par là, améliorer les chances de survie du régime).


Rivaliser le dollar

Paradoxalement, les responsables américains se plaignent souvent de ce que Pékin ne s’implique pas plus dans la gestion des affaires du monde — refusant de prendre part aux efforts de sécurisation de l’Afghanistan, par exemple. Dans la plupart des cas, toutefois, on demande à la Chine de rejoindre un système qu’elle n’a pas aidé à mettre en place — et qu’elle estime conçu pour favoriser les intérêts de l’occident. Les Chinois seront bien plus enclins à s’engager auprès de structures qu’ils auront contribué à créer, telles que le Shanghai Cooperation Organization, une sorte d’OTAN pour l’Asie Centrale dans laquelle la Chine (comme son nom le suggère) joue le rôle principal. L’alliance, considérée à ses débuts en 1996 comme une aimable plaisanterie, a évolué jusqu’à devenir un des piliers de la sécurité de la région.
De la même façon, les efforts de Pékin en vue d’établir le yuan comme rival du dollar font des progrès notables. Ces derniers mois, la Chine a conclu pour 100 milliards de dollars en accords de swaps de devise avec six pays, dont l’Argentine, l’Indonésie et la Corée du Sud. Le yuan est devenu la devise officielle des échanges entre l’Asie du Sud-Est et deux provinces chinoises situées à sa périphérie. "Le yuan sera prochainement utilisé comme devise pour les échanges avec l’Inde, le Pakistan, la Russie, le Japon et la Corée" confirme Gu Xiaosong, directeur de l’Institut des Études sur l’Asie du Sud Est à Nanning.
Ces pays pourront au final utiliser la devise chinoise lors de leurs propres échanges commerciaux. Autre étape importante, bien que passée relativement inaperçue, dans l’accession du yuan au rang de monnaie internationale librement convertible, Pékin a émis à Hong Kong à la fin de l’année dernière sa première émission obligataire internationale.


Mutations du Web


Tout aussi discrètement, Pékin contribue aux mutations du Web. Les prises de bec de la Chine avec Google ont récemment fait les premières pages — la firme américaine ayant annoncé qu’elle refusait dorénavant d’obéir aux règles locales en matière de censure après que les réseaux de l’entreprise eurent été attaqués à partir d’ordinateurs chinois. Mais hors champ, les Chinois ont bûché sur la prochaine génération des standards Internet — baptisé IPv6, en abrégé "Internet Protocol version 6". La version actuelle, IPv4 pourrait arriver au bout de son stock d’adresses IP à distribuer dès l’année prochaine. Ce que Pékin attend avec impatience, car la grande majorité des adresses — 1 milliard 400 millions en août 2007 — a été allouée à des particuliers ou des entreprises américaines, contre 125 millions pour la Chine. Moins d’une adresse IP pour 100 personnes, contre cinq par personnes aux Etats-Unis.
IPv6 sera capable d’allouer des millions de millions de nouvelles adresses, pour faire tourner des sites web, des appareils ménagers intelligents, ou des applications militaires — et Pékin a bien l’intention de s’en adjuger une solide portion. La Chine pourrait également y trouver de nouvelles opportunités en matière de cyberpolice : à la différence de l’architecture précédente, IPv6 permet de rattacher les adresses à des ordinateurs ou des appareils mobiles, permettant plus facilement au régime de contrôler ses internautes.
Ces efforts sont motivés par un curieux mélange de confiance, de fierté et d’insécurité. D’un côté, la Chine sait que ses capacités technologiques s’améliorent très vite, et entrevoit la possibilité de surclasser l’occident dans certains domaines. "Le sentiment a toujours prévalu en Chine et dans un certain nombre de pays en voie de développement que l’Ouest est the place to be — sauf qu’aujourd’hui, ce n’est soudain plus le cas", affirme Ruchir Sharma, directeur des marchés émergents chez Morgan Stanley Investment Management. Les scientifiques et les chercheurs chinois reviennent en masse à la maison pour y mener leurs recherches dans des laboratoires abondamment financés.


"Qu’est ce qui motive la Chine à débarquer sur la lune ?"


D’un autre côté, les Chinois craignent, s’ils ne s’impliquent pas dans l’écriture des nouveaux standards, que ceux-ci soient manipulés par leurs ennemis. Le régime a tenté d’interdire l’utilisation des logiciels Microsoft sur les ordinateurs de l’administration, par crainte d’une éventuelle "porte dérobée" qui permettrait au gouvernement américain de lancer des cyberattaques contre la Chine.
Effectivement, bien que la Chine ne cherche pas nécessairement à s’emparer de la planète, elle a - lorsqu’elle agit - toujours à l’esprit la préservation de ses intérêts. Les programmes spatiaux de Pékin sont hautement secrets, mais sont de plus importants depuis quelques années, depuis le premier test réussi d’arme antisatellite en 2007, suivi cette année du lancement d’un missile sol-air exoatmosphérique (qui pourrait selon certains experts en sécurité occidentaux être en fait une nouvelle arme antisatellite). Au début du mois, la Chine a confirmé ses intentions d’envoyer en octobre une deuxième mission inhabitée vers la lune et le lancement en 2011 d’un module spatial destiné au premier exercice d’arrimage du pays, autant de préparatifs pour un alunissage prévu pour 2013. Avec les coupures budgétaires imposées à la NASA, la Chine est dorénavant le seul pays à investir aussi massivement dans l’exploration lunaire.
Qu’est ce qui motive la Chine à débarquer sur la lune ? Pékin attend clairement de ses aventures spatiales plus de gains matériels que n’en ont retirés les Américains. Certains scientifiques chinois sont persuadés que l’espace recèle des sources d’énergies potentielles, telles que l’hélium-3, et des stocks de minéraux rares que l’industrie est en train d’engloutir sur terre. Ye Zili, de la société spatiale chinoise a ainsi déclaré que le jour où les chinois atteindraient la lune, ils ne se contenteraient pas de "ramasser un bout de caillou" — une allusion limpide aux missions américaines du passé. Les règles gouvernant l’exploitation des ressources extraterrestres n’ont pas encore été écrites. Lorsqu’elles le seront, la Chine veut être assurée que ses intérêts seront bien représentés.


Etablir les règles et standards du futur


Ce principe explique la volonté du pays de dépasser le reste du monde : être certain d’avoir son mot à dire lorsque seront établies les règles et standards du futur. Le pays sait que les technologies de pointe lui offrent plus d’opportunité de progression économique que les secteurs traditionnels, et c’est pourquoi la Chine, principal pollueur de la planète, est également devenue le plus fervent partisan des technologies vertes au niveau étatique. Grâce à des subventions massives de l’état, le pays est aujourd’hui leader dans le secteur du matériel solaire et éolien, et a entrepris de créer les futurs standards de la nouvelle génération de véhicules propres. Les batteries fabriquées par la firme BYD sont déjà employées dans un quart au moins du marché mondial des téléphones mobiles. Le constructeur est à présent en tête de la course pour l’adaptation de ces batteries aux voitures électriques, principale entrave à l’existence d’un marché viable pour les véhicules électriques ou hybrides.
Grâce aux directives gouvernementales, la Chine dispose déjà de la flotte de véhicules propres la plus importante au monde. Au fur et à mesure de l’amélioration des technologies associées, on peut être certain que Pékin poussera à l’adoption de ces voitures propres par l’ensemble du marché intérieur (qui a dépassé l’an dernier les Etats-Unis en nombre de véhicules vendus). Si les Chinois arrivent à développer non seulement le standard en matière automobile, mais également un marché d’une telle taille, ils sont assurés de contrôler le futur du secteur automobile international.
Si, et quand ce jour viendra, il sera intéressant de voir si les Chinois — et le monde — continuent de soutenir les règles de libre-échange et de libre concurrence internationale qui les ont aidés à accéder à leur niveau actuel de paix et de prospérité. On peut déjà déceler des inflexions inquiétantes dans la façon dont la Chine traite les firmes étrangères. Voici dix ans Pékin faisait tout son possible pour séduire les investisseurs étrangers. Aujourd’hui, les règles ont changé. Le plan de relance de 800 milliards a renforcé l’influence des entreprises d’état par rapport au secteur privé. Des lois récentes sur les fusions rendent plus difficile l’acquisition d’entreprises chinoises par des firmes étrangères.


"Une Chine devenue riche"


En décembre, la Chambre de Commerce des Etats-Unis, et 33 autres organisations des quatre coins de la planète ont écrit au gouvernement chinois pour se plaindre d’une législation qui selon elles, interdirait de facto les firmes étrangères des lucratifs appels d’offres du secteur public. Pékin va même jusqu’à s’assurer le contrôle du marché du capital-risque. L’un des principaux investisseurs au monde, le Carlyle Group, a récemment été contraint de s’associer avec le gouvernement local de Pékin afin d’être en mesure de conclure d’autres marchés en Chine.
L’idée selon laquelle une Chine devenue riche se mettrait simplement à ressembler un peu plus à l’Amérique, ou du moins être plus réceptive aux priorités des Etats-Unis se révèle erronée. La Chine n’a jamais été transformée depuis l’extérieur, et cela ne risque pas d’arriver aujourd’hui. Parmi les Chinois du peuple, la fierté devant les perspectives qui s’ouvrent à leur pays est assortie du sentiment tenace que tout cela est encore trop récent et précaire. Le rythme étourdissant du changement a un effet très spectaculaire sur les Chinois les plus jeunes, entraînant chez eux repliement sur soi et accès de nationalisme — une tendance dont des experts comme John Lee, universitaire invité du Hudson Institute, pensent qu’elle explique en partie les politiques de plus en plus agressives de la Chine en matière de sécurité, de commerce et de politique extérieure. Une agressivité qui ne peut que s’intensifier jusqu’en 2012, année où doit être renouvelée la direction du Parti Communiste. Les officiels qui tentent de se placer en vue d’un siège avant cette échéance "perdront des points s’ils sont perçus comme mous au cours d’une négociation, quelle qu’elle soit, avec les Etats-Unis", confirme Li de Brookings.


Travail sur son identité

De toute évidence, la Chine travaille encore sur son identité : pays riche, pays pauvre, grande puissance destinée à donner le ton sur les grands sujets, ou pays en voie de développement qui ne doit chercher que son autopréservation ? La confusion risque de mener à d’autres débâcles du style de la conférence sur le changement climatique de Copenhague en décembre, où l’on vit Pékin faire capoter un accord en refusant de s’engager sur une baisse obligatoire des émissions. On a beaucoup parlé du fait que le premier ministre Wen Jiabao ait snobé Barack Obama en envoyant un officiel de rang inférieur à un meeting crucial destiné aux chefs d’état. Si la Chine veut un siège à la table des grands, demandera-t-on, pourquoi y coller un sous-fifre ?
Selon un officiel étranger au courant de l’affaire, mais qui n’a pas été autorisé à s’exprimer officiellement, Wen n’avait pas pour cette réunion été investi du pouvoir de décision. Plutôt que de souffrir de la gêne de cette absence de pouvoir, il a préféré rester à l’écart (l’officiel chinois qui l’a remplacé a également indiqué qu’il ne pouvait prendre aucune décision — son téléphone portable étant déchargé).

En fin de compte, le comportement déconcertant de la délégation chinoise à Copenhague était motivé par la peur de tomber dans un piège conçu par les Occidentaux.
Qui sait à quoi ressemblera notre Monde, une fois que la Chine aura contribué à le remodeler ? Quoi qu’il en soit, la route promet d’être chaotique.



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