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13 février 2010 6 13 /02 /février /2010 17:18
Le lendemain après-midi, je sens moins mes courbatures. Le surlendemain, je les regrette. Je n'ai toujours rien trouvé de nouveau. Je suis en train de manger une barquette de riz chinois, achetée en face de la gare, parce qu'il est malcommode de cuisiner chez moi à cause de l'aération. Je sais comment tout ça va finir : il va falloir retourner à Pôle Emploi, refaire le tour des boîtes de nettoyage. Mon téléphone sonne. J'entends la voix douce et insistante de Mme Fauveau. Elle semble celle d'un ange : « Vous êtes libre ? Tout de suite ?» [ ... ] Une autre femme de ménage est malade. Je veux lui dire quelque chose, lui signifier qu'une fois encore elle me sauve au bord du gouffre. [ ... ] Mme Fauveau finit par reprendre, toujours sur le même ton : « La vacation est de 18 heures à 20 heures, dans une entreprise sur la zone des routiers, derrière Mondeville. » Je trouverai facilement. [ ... ]
La définition de mon travail dans la nouvelle entreprise est la même que partout ailleurs : il faut nettoyer les bureaux. Les locaux, en revanche, créent un choc. Tout est sale, incroyablement sale. Sales la pièce du courrier et le standard, recouverts de poussière, sales les locaux administratifs, sale même le chariot dont je dois me servir, sales les bidons de détergent, sales les chiffons, sales les balais.
Dans la cour, un petit espace est réservé aux chauffeurs qui font la route, avec un vestiaire, une cafétéria et un coin douche. Là, du sol au plafond, une gluante semelle de crasse brune recouvre tout uniformément, de la machine à café jusqu'à la poignée de porte. « On dirait qu'il a plu de la merde, pas vrai ?», résume magistralement un manutentionnaire. Tout le monde s'active pourtant à son poste comme si de rien n'était, le chef de bureau remplit ses bordereaux au milieu des souillures, les chauffeurs boivent un espresso dans des tasses qui n'ont plus de couleur, la secrétaire tape sur son ordinateur moucheté comme un pare-brise. Quand je suis arrivée, personne ne m'a dit bonjour, sauf un gros avec de tout petits yeux, qui m'a l'air d'un presque chef. Pendant que je commence à travailler, je sens autour de moi un jeu de chuchotements, de déplacements précautionneux, de glissantes manoeuvres d'approche. Au bout d'un moment, certains s'enhardissent. « C'est vous qui remplacez la dame du ménage ?» Puis : «Est-ce que vous ne trouvez pas que c'est dégoûtant, ici ? » Quelques-uns sont plus directs : «Elle, surtout, n'est pas propre. Ca se voit. Même ses vêtements sentent mauvais. » Une jeune femme blonde se révèle la plus assidue des pleureuses. Elle revient sans cesse à la charge, d'un ton tout à la fois geignard et autoritaire : « Nous voudrions que cette femme s'en aille. Il faudrait exiger de votre entreprise de la changer. »
[ ... ] Je vais laver à fond quelques endroits, pour montrer ma bonne volonté. Je décide de commencer par le plus répugnant, la douche des chauffeurs.
Le lendemain, j'arrive exprès une heure plus tôt. Toujours pas de bonjour, sauf le même gros aux petits yeux. Je lui réponds par des sourires engageants, espérant m'en faire un allié. Il me faut un temps infini pour charrier des seaux d'eau brûlante et essayer de récurer la saleté, incrustée par strates dans la petite salle de bains. Je ne sens plus mes mains, je n'arrive même plus à tenir une éponge. Il faudrait que je bouge les bras, mais ils restent tendus et rigides, comme s'ils ne m'appartenaient plus. La jeune femme blonde s'est remise à me tourner autour. Je l'entends parler à travers le frottement crissant de ma brosse sur le carrelage : « Vous savez, cette autre personne que vous remplacez ? Une fois, je l'ai chronométrée : elle est restée six minutes pour nettoyer les toilettes. Pas une de plus. Elle ne fait rien. »
Le jour suivant, la douche est sale, presque comme avant. Des traces noires de chaussures marquent le bac blanc comme si quelqu'un s'était lavé avec des bottes. Des plantes vertes ont été entreposées qui dégorgent un flot mousseux de boue, où surnagent des rouleaux de papier toilette dévidés. Le gros homme aux petits yeux s'approche avec un sourire. Il m'annonce d'un ton triomphant : «Je viens de marcher là où vous aviez passé la serpillière. Désolé, j'ai tout sali. » Il s'assoit à la table que je viens d'essuyer, pour tremper un gâteau dans son café. Des miettes s'éparpillent. Il renverse du café dedans. Laisse le biscuit dans la flaque et s'en va en disant : « Bon courage. » Je ne suis pas sûre qu'il le fasse exprès, je le crois même moins méchant que les autres. [ ... ]
Je me sens prise dans une toile d'araignée. Je me mets moi aussi à les épier, toussant, regardant ma montre avec réprobation dès que deux employés commencent à se raconter leur week-end. Quand les éléments ont-ils fini par gagner ? Est-ce que l'autre femme, celle que je remplace, se souvient du jour où elle a abandonné, et s'est laissé submerger par la crasse et par son désespoir ? Sur un autre chantier, j'ai rencontré, par hasard, certains de ses collègues. Avec eux, elle travaillait bien au début. Ils m'ont raconté qu'elle s'était mise à marcher de plus en plus lentement. Elle avait mal à la colonne vertébrale. Elle avait mal aux coudes. Elle leur disait : « Là-bas, chez les routiers, c'est dur. Il faut frotter, frotter, frotter, frotter. Ils sont tous là sur moi. » Elle a appelé un jour : «Je me suis couchée. » Plus personne n'a eu de ses nouvelles. [ ... ]

© « Le Quai de Ouistreham », Editions de l'Olivier, 2010.








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