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13 février 2010 6 13 /02 /février /2010 17:00
Pour la séance d'aujourd'hui, Mme Astrid m'a demandé de lui montrer mon CV. J'ai sorti celui que j'avais laborieusement élaboré à l'atelier de Pôle Emploi, et auquel j'ai agrafé une photo. J'en suis plutôt fière. Mme Astrid tranche : «Bof.» Aussitôt, elle retrouve son entrain : « On va le refaire. Vous verrez, vous aurez l'impression d'avoir changé de coiffure. »
Elle s'est installée à son ordinateur. De temps en temps, elle se tourne vers moi, me dévisage d'un air inspiré, puis se remet à pianoter furieusement.
«Qu'est-ce que vous avez comme passion, madame Aubenas ? » Je réponds enfin, d'un ton un peu plat : «A votre avis, quel genre de passion pourrait intéresser un employeur qui recrute une femme de ménage ?»
Rien ne décourage Mme Astrid, jamais : «La musique, par exemple. Est-ce que vous aimez la musique ?» Je décide de répondre la vérité : «J'aime nager et lire. » Elle arrête de taper et s'exclame : « Comme c'est drôle ! Moi aussi. Qu'est-ce que vous lisez ? - Des auteurs classiques, les romans du XIXe siècle, surtout français ou russes. » Elle secoue la tête. La queue-de-cheval blonde bondit à nouveau. «Moi pas du tout. L'école m'en a dégoûtée. Je lis du contemporain, au moins une heure par jour, et au moins un ouvrage par semaine. Mes amis me considèrent comme une lectrice fervente. » Je me suis prise au jeu. Je demande : «Et vous ? Quels sont vos auteurs préférés ? - Il y en a un que j'aime pardessus tout. Il exprime exactement ce que je ressens. Il a des mots... Je ne sais pas comment vous dire... Il est sensible. » Je n'y tiens plus : « Qui est-ce ? » Elle a soudain une hésitation que je ne lui connaissais pas, presque une timidité. «Patrick Poivre d'Arvor. » Elle est déjà repartie devant l'ordinateur, ses bras blancs et charnus tendus devant elle : « Et comment vous décririez-vous, madame Aubenas ? Avec quelles qualités ? » A nouveau je sèche. Elle répond pour moi : « Moi, je vous vois dynamique. » Elle tape : «Dynamique. » « Et vous avez un bon contact, l'esprit d'équipe aussi. » Elle ajoute : «Esprit d'équipe. » Le CV qu'elle me tend est une oeuvre d'art, avec des colonnes différentes, des grisés. Tout naturellement, elle prend l'ancien et, d'un geste, le donne à dévorer à sa machine à broyer le papier, tapie sous son bureau comme un chien attendant un sucre. Ses collègues la lui envient, elle l'a achetée avec son propre argent.
Un autre de nos usages consiste à passer en revue les offres d'emploi. Elle dit : «J'ai tellement l'habitude que je sais ce qu'il faut regarder, ça ira plus vite. » Mme Astrid m'interdit de répondre à certaines annonces : « Une heure de ménage hebdomadaire dans un commerce rue de Vaucelles ? Ah, non. Ils se foutent du monde. Surtout, n'y allez pas. » Quand quelque chose lui semble vraiment intéressant, elle sort discrètement de la pièce pour me laisser téléphoner. Ca ne marche pas souvent. Les annonces fondent à vue d'oeil, il y en avait 200 en tout dans le Calvados voilà quinze jours, 100 la semaine d'après, 75, aujourd'hui. Les employeurs les retirent, ils hésitent, préfèrent voir venir. C'est pareil dans chaque secteur, bloqué, en position d'attente. Partout et pour tout le monde, même au cabinet privé. La banque ne veut pas leur faire crédit, alors qu'ils demandent une rallonge de quelques semaines, histoire de payer les factures. Le cabinet privé a pourtant expliqué qu'il s'agit de contrats avec Pôle Emploi, du lourd, du sérieux, rien n'y fait. On leur dit même que l'Etat est le plus mauvais payeur. Mme Astrid elle-même, qui a contribué à fonder la structure et jouit de la sécurité de l'emploi, vient de se voir refuser un emprunt pour un appartement.

Ce matin, elle a entendu à la radio un homme politique prophétiser la révolution. Il disait que les Français allaient descendre dans la rue très bientôt. Elle fait les yeux ronds : ils paraissent soudain très bleus. « La révolution ? C'est n'importe quoi. Les gens ont bien trop peur. En tout cas, ce n'est pas grave, madame Aubenas. Moi, je crois en vous. Vous allez voir, vous vous en sortirez et, même, vous allez réussir. Vous êtes un de mes meilleurs dossiers. » A vrai dire, j'en suis moins sûre qu'elle. [ ... ]
L'autre jour, sur le ferry, un des chefs a distribué les convocations à la médecine du travail, en précisant : « Ceux qui n'y vont pas seront virés. » Mon rendez-vous tombe cet après-midi, un dispensaire près de la plage Riva Bella, en face du casino municipal, au milieu des magasins de souvenirs en coquillages et des enfants qui mangent des gaufres au Nutella. [ ... ] Je frappe. J'attends. Un médecin en blouse finit par ouvrir. Il me demande mon nom et, sans autre forme de salutations, annonce : «Je vais vous peser. » Il a l'air infiniment las. Je commence à retirer mes chaussures. Quand j'arrive aux chaussettes, il me dit : « Ce n'est pas la peine. Restez comme ça. » Je grimpe sur la balance, avec ma parka et mon sac sur l'épaule. Dans la caravane, règne une demi-pénombre, où je ne distingue que ses yeux aux prunelles errantes, bougeant sans cesse, ne fixant jamais rien. Il esquisse un geste vers une toise, puis renonce. « Combien vous mesurez ?»
Je retrousse ma manche de parka pour la tension, quelques tests oculaires, une ou deux questions. Je tiens mon menton dans mes mains, par habitude. Il paraît s'animer, pour la première fois. « Ce sont les dents ? Ca vous fait mal, pas vrai ?». Cela a duré cinq minutes. Il me tend ma fiche. «Apte. »
Le soir, au ferry, tout le monde se fout de moi. « Tu croyais quoi ? Qu'il allait te faire une visite ? » Corinne lève les yeux au ciel. « Ce n'est même pas la peine de penser à changer ses dessous pour aller là-bas. » De toute façon, elle trouve que les médecins sont tous les mêmes, chers et incompréhensibles, difficiles d'accès. Il faut faire des papiers pour les remboursements. Et puis ces rendez-vous, si longs à décrocher ! Cette impression d'être reçue à regret, parce qu'on n'a pas d'argent. La dernière fois, elle dit être restée dix minutes, le médecin ne lui a rien dit et, à la fin, « c'était le même prix quand même ». De toute façon, est-ce qu'ils sont si forts que ça ?








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