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20 janvier 2012 5 20 /01 /janvier /2012 16:41

Cette affaire tient en haleine une bonne partie de la classe dirigeante du pays : l'Elysée, le géant du BTP Bouygues, mais aussi la haute hiérarchie militaire et la magistrature brûlent de savoir ce que donnera la procédure intentée par le bâtisseur contre Le Canard enchaîné.

Par Augustin Scalbert

Bouygues réclame 9 millions d'euros à l'hebdomadaire qui a révélé, dans son édition du 7 décembre, l'existence d'une enquête judiciaire sur des soupçons de « corruption » et de « favoritisme » dans l'attribution par l'Etat du marché du futur « Pentagone français » (le nouveau siège du ministère de la Défense), évalué à 3,5 milliards d'euros, à un consortium mené par Bouygues.

Après l'audience de ce 18 janvier, et en attendant le jugement (annoncé pour le 14 mars), on peut se demander si ces poursuites civiles en diffamation étaient judicieuses. Bouygues sort affaibli des débats, alors que l'enquête du Canard enchaîné, abondamment détaillée, semble rigoureuse.

Un projet-phare du quinquennat Sarkozy

Si la justice donne raison au Canard enchaîné, ce ne sera pas une bonne nouvelle pour le donneur d'ordre, l'Etat. Ni pour le président Nicolas Sarkozy, dont ce chantier de Balard (XVe arrondissement de Paris) est l'un des projets-phares du quinquennat, et qui est un proche ami de Martin Bouygues, le PDG du groupe.

Il y a d'ores et déjà deux victimes collatérales : une pointure du journalisme et un des ténors du barreau de Paris.

Avocat de Bouygues, Me Olivier Metzner est un orfèvre de la procédure. Mais durant cette audience de près de six heures, son pointillisme procédural a fini par souligner, en creux, la fragilité des arguments de défense de Bouygues.

Et ses effets de manche n'ont pas impressionné. Ainsi, tout au long des débats, il s'est efforcé de montrer que Le Canard présentait Bouygues en coupable, alors qu'à la fin de l'article incriminé figure cette citation d'une source judiciaire :

« Nous ne savons pas encore s'il s'agit d'une maladresse, d'une erreur, ou s'il y a eu une contrepartie financière. »

Son adversaire, le conseil du Canard enchaîné Me Antoine Comte, n'a donc pas eu à se forcer. Les flèches les plus perçantes sont venues des journalistes du Canard, qui maîtrisent bien mieux que Metzner le dossier.

Dans le public, quatre « Bouygues boys » impassibles

Quand Me Metzner questionne Michel Gaillard, le directeur du journal, la salle de la 17e chambre correctionnelle du tribunal de Paris retient son souffle. Au quatrième rang du public, impassibles, sont assis quatre « Bouygues boys » en strict costume-cravate.

Gaillard explique que les trois journalistes ayant enquêté sur cette affaire avaient de multiples sources – neuf, apprendra-t-on au fil des débats. Chaque journaliste ne connaît pas les sources des autres, mais la rédaction en chef les connaît toutes.

Même si la loi protège le secret des sources des journalistes, Metzner veut savoir qui elles sont :

« Comment le tribunal peut-il vérifier que vos sources sont bonnes si vous ne les indiquez pas ?

– Il n'y a pas meilleures sources possibles.

– Donc il s'agit du juge d'instruction ?

– Ou peut-être du président de la République ?

–- Vous dites que le président de la République vous a parlé ?

– Je vous dis “peut-être”.

– Et peut-être pas ?

– Vous me poussez dans mes derniers retranchements ! »

Le patron du Canard : « Mes sources sont en béton »

Gaillard finit par avouer qu'il plaisante : Nicolas Sarkozy ne lui a pas parlé. « Mais mes sources sont en béton », s'amuse-t-il. Ce qui fait sourire toute l'assistance (sauf les quatre « Bouygues boys »).

Arrive le moment des témoignages. Cités par la défense, deux journalistes agenciers, de Reuters puis de l'AFP, expliquent que des sources judiciaires leur ont confirmé le scoop du Canard enchaîne : une enquête pour corruption et favoritisme est bien ouverte.

Puis c'est le tour, un à un, des trois journalistes du Canard. A l'avocat de Bouygues qui cherche à montrer que son client n'est pas visé par l'enquête judiciaire, les signataires de l'article incriminé, Christophe Nobili et Hervé Liffran, répondent fermement : leurs sources mentionnaient le groupe Bouygues, et pas, malgré leurs questions répétées, ses deux concurrents malheureux dans l'appel d'offres, Eiffage et Vinci.

Me Metzner cite des articles de presse démentant partiellement les infos du Canard : Le Figaro (« vous en pensez ce que vous voulez », dit l'avocat), et Marianne2.fr, qui a titré : « Corruption à Balard : l'affaire se dégonfle » sous la plume de Jean-Diminique Merchet, un journaliste spécialisé dans les question de la défense.

« Je peux vous en parler, de Merchet »

« Je peux vous en parler, de Merchet », répond Nobili à Metzner. Invité à le faire, le journaliste du Canard s'emploie à décrédibiliser son confrère, insistant sur ses liens avec CEIS, la société d'intelligence économique employée par Bouygues pour assurer sa victoire dans le marché de Balard.

Jean-Dominique Merchet a animé des tables rondes lors de plusieurs universités d'été organisées par CEIS

Face à Dominique Simonnot, la journaliste qui suit les questions de justice pour l'hebdomadaire satirique, Me Metzner n'est pas plus chanceux. Elle a aidé ses collègues à vérifier l'info, auprès de « quatre sources judiciaires ». Exhibant son cahier de notes, elle récite les déclarations d'un informateur :

« Le cahier des charges [du chantier, ndlr] a atterri dans les mains de Bouygues [avant l'attribution, ndlr]. On ne sait pas s'il s'agit d'une erreur ou si c'était volontaire. »

Entendant cela, les « Bouygues boys » baissent la tête. Deux d'entre eux griffonnent sur leur carnet, les deux autres tripotent leurs smartphones.


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