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17 juillet 2010 6 17 /07 /juillet /2010 12:26


Puis, un par un, comme des canards qui ne peuvent pas supporter de rester sur le bord et regarder les autres canards nager, ils entrent et commencent aussi à danser. Bientôt, il y a des lignes de danseurs vert olive, tourbillonnant avec toutes les autres couleurs. Et puis, alors que des sœurs et des frères, des parents et des enfants et des amis, qui ne se sont pas rencontrés depuis des mois, parfois des années, se rencontrent les uns les autres, les lignes se brisent et se reforment et le vert olive est réparti parmi les saris tourbillonnants et les fleurs, les tambours et les turbans. C’est sûrement une Armée Populaire. Pour l’instant, du moins. Et ce que le Président Mao a dit à propos des guérilleros étant le poisson, et la population l’eau dans laquelle ils nagent est, à ce moment, littéralement vrai.

Le Président Mao. Il est ici aussi. Un peu solitaire peut-être, mais présent. Il y a une photo de lui, sur un écran en toile rouge. Marx aussi. Et Charu Majumdar, le fondateur et le théoricien en chef du mouvement naxalite. Sa rhétorique acerbe fétichise la violence, le sang et le martyre, et emploie souvent un langage tellement grossier qu’il est presque génocidaire. Debout ici, le jour de Bhumkal, je ne peux m’empêcher de penser que son analyse, si vitale pour la structure de cette révolution, est si éloignée de son émotion et de sa texture. Quand il a dit que seule ‘une campagne d’anéantissement’ pourrait produire ‘le nouvelle homme qui défiera la mort et sera libre de toute pensée d’intérêt personnel’ - aurait-il pu imaginer que ce peuple ancien, dansant dans la nuit, serait celui sur les épaules duquel reposeraient ses rêves.

Cela rend un mauvais service à tout ce qui se déroule ici que la seule chose qui semble aller vers le monde extérieur est la rhétorique rigide et inflexible des idéologues d’un parti qui a évolué par rapport à son histoire problématique. Quand Charu Mazumdar a dit cette phrase célèbre « Le Président de la Chine est notre Président et le Chemin de la Chine est notre Chemin », il était prêt à l’étendre juqu’au point où les naxalites sont restés silencieux pendant que le général Yahya Khan a commis un génocide dans l’est du Pakistan (Bengladesh) parce qu’à ce moment, la Chine était un allié du Pakistan.

Il y avait le silence aussi sur le Khmers Rouges et leurs champs de mort au Cambodge. Il y avait eu le silence sur les excès énormes des Révolutions chinoise et russe. Silence sur le Tibet. Au sein du mouvement naxalite aussi, il y a eu des excès violents et nombre de choses qu’ils ont faites sont impossible à défendre. Mais on peut comparer tout ce qu’ils ont fait avec les réalisations sordides du Congrès et du BJP dans le Bunjab, le Cachemire, Delhi, Mumbai, Gujarat,... Et cependant, malgré ces contradictions terrifiantes, Charu Mazumdar était un visionnaire dans beaucoup de ce qu’il a dit et écrit. Le parti qu’il a créé (et ses nombreux groupes dissidents) a gardé présent et réel le rêve de la Révolution en Inde. Imaginez une société sans ce rêve. Rien que pour ça, nous ne pouvons pas le juger trop sévèrement. Particulièrement pas pendant que nous nous emmaillotons nous-mêmes avec l’hypocrisie pieuse de Gandhi à propos de la supériorité de la ‘manière non violente’ et sa notion de curatelle. « L’homme riche gardera la possession de sa richesse, dont il utilisera ce dont il a nécessairement besoin pour ses besoins personnelles et agira en tant que fiduciaire pour que le reste soit utilisé pour le bien de la société ». Comme il est étrange cependant, que les tsars contemporains de l’Establishment indien - l’Etat qui a écrasé les naxalites si impitoyablement - doivent maintenant dire ce que Charu Mazumdar a dit il y a si longtemps : le chemin de la Chine est notre chemin.

A l’envers, la tête en bas.

Le chemin de la Chine a changé. La Chine est devenue une puissance impérialiste maintenant, rongeant les ressources d’autres pays et d’autres populations. Mais le Parti est toujours debout, simplement, le Parti a changé d’avis.

Quand le Parti est un soupirant (comme il l’est maintenant dans le Dandakaranya) courtisant la population, attentif à chacun de ses besoins, alors il est sincèrement un Parti Populaire, son armée authentiquement une Armée Populaire. Mais après la Révolution, cette histoire d’amour peut si facilement se transformer en mariage amer. L’Armée Populaire peut tellement facilement se retourner sur le peuple. Aujourd’hui, dans le Dandakaranya, le Parti veut garder la bauxite dans les montagnes. Demain, changera-t-il d’avis ? Mais pouvons-nous, devons-nous laisser les inquiétudes à propos du futur nous immobiliser pour le présent ?

Les danses continueront toute la nuit. Je retourne en marchant au camp. Maase est là, réveillée. Nous discutons tard dans la nuit. Je lui donne mon exemplaire des ‘Neruda’s Captain’s Verses (Vers du Capitaine Neruda) (Je l’avais prise avec, juste au cas où). Elle demande encore et encore « Que pensent-ils de nous à l’extérieur ? Que disent les étudiants ? Raconte-moi le mouvement des femmes, quelles sont les grandes questions maintenant ? » Elle me pose des questions sur moi, mes écrits. J’essaye et lui donne un compte-rendu honnête de mon chaos. Puis, elle commence à me parler d’elle, de comment elle a rejoint le Parti. Elle me raconte que son partenaire a été tué en mai dernier, dans un faux combat. Il a été arrêté à Nashik et emmené à Warangal pour être tué. « Ils doivent l’avoir sérieusement torturé ». Elle était en route pour aller le retrouver quand elle a entendu qu’il avait été arrêté. Elle est restée dans la forêt depuis lors. Après un long silence, elle me raconte qu’elle a été mariée une fois avant, il y a des années. « Il a aussi été tué dans un combat » dit-elle et ajoute avec une exactitude à briser le cœur « mais dans un vrai ».

Je suis couchée éveillée sur mon jhilli, pensant à la tristesse prolongée de Maase, écoutant les tambours et les sons de la joie prolongée sur le terrain et pensant à propos de l’idée de Charu Mazumdar de guerre prolongée, précepte central du Parti maoïste. C’est ce qui fait que les gens pensent que l’offre d’entrer dans des ‘dialogues de paix’ des maoïstes est un canular, une ruse pour obtenir un répit pour se regrouper, se ré-armer et retourner mener la guerre prolongée. Qu’est-ce que la guerre prolongée ? Est-ce une chose terrible en soi, ou dépend-elle de la nature de la guerre ? Qu’en serait-il des gens ici dans le Dandakaranya s’ils n’avaient pas mené leur guerre prolongée ces trente dernières années, où seraient-ils maintenant ?

Et les maoïstes sont-ils les seuls à croire à la guerre prolongée ? Pratiquement dès le moment où l’Inde est devenue une nation souveraine, elle s’est transformée en puissance coloniale, annexant des territoires, menant la guerre. Elle n’a jamais hésité à faire usage des interventions militaires pour aborder les problèmes politiques - Cachemire, Hyderabad, Goa, Nagaland, Manipur, Telengana, Assam, Punjab, le soulèvement naxalite au Bengale occidental, Bihar, Andhra Pradesh et maintenant à travers les régions tribales de l’Inde centrale. Des dizaines de milliers de personnes ont été tuées impunément, des centaines de milliers torturées. Tout ceci derrière le masque bienveillant de la démocratie. Contre qui ces guerres sont-elles menées ? Contre les musulmans, les chrétiens, les sikhs, les communistes, les dalits, les tribaux et plus que tout contre les pauvres qui osent interroger leur sort au lieu d’accepter les miettes qui leur sont lancées. Il est difficile de ne pas voir l’Etat indien comme étant essentiellement un Etat hindou de caste supérieure (sans tenir compte de quel parti est au pouvoir) qui entretient une hostilité réfléchie vis à vis de ‘l’autre’. Quelqu’un qui, à la vraie mode coloniale, envoie les Nagas et les Mizos pour se battre dans le Chhattisgarh, les Sikhs dans le Cachemire, les Cachemiris dans l’Orissa, les Tamilians dans l’Assam, etc. Si cela n’est pas la guerre prolongée, qu’est-ce ?

Pensées déplaisantes durant une nuit étoilée magnifique. Sukhdev se sourit à lui-même, son visage éclairé par son écran d’ordinateur. C’est un bourreau fou de travail. Je lui demande ce qui est drôle. « J’étais en train de penser aux journalistes qui étaient venus l’an dernier aux célébrations de Bhumkal. Ils sont venu un jour ou deux. L’un d’eux a posé avec mon AK, s’est fait photographié et puis est reparti et nous a appelé Machines à Tuer ou quelque chose comme ça ». Les danses ne se sont pas arrêtées et il fait jour. Les lignes continuent encore, des centaines de jeunes gens dansent encore. « Ils ne s’arrêteront pas » dit le Camarade Raju « pas avant que nous commencions à plier bagages ».

Sur le terrain, je cours vers le Camarade médecin. Il a fait fonctionner un petit camp médical au bord de la piste de danse. Je veux embrasser ses grosses joues. Pourquoi ne peut-il pas être au moins trente personnes au lieu d’une ? Pourquoi ne peut-il pas être des milliers de gens ? Je lui demande à quoi elle ressemble, la santé du Dandakaranya. Sa réponse me glace le sang. La plupart des gens qu’il a vu, dit-il, y compris ceux de la PLGA, ont un taux d’hémoglobine entre 5 et 6 (alors que le taux standard des femmes indiennes est de 11). Il y a la tuberculose, causée par plus de deux années d’anémie chronique. Les jeunes enfants souffrent d’une malnutrition protéino-énergétique au stade deux, appelée en termes médicaux Kwashiarkar (Je l’ai cherché plus tard. C’est un mot dérivé du langage Ga de la région côtière du Ghana et qui signifie ‘la maladie que l’enfant attrape quand le nouveau bébé arrive’. En fait, le vieux bébé ne reçoit plus le lait maternel, et il n’y a pas assez de nourriture pour fournir sa nutrition). C’est une épidémie ici, comme au Biafra, dit le Camarade médecin. « J’ai travaillé dans des villages avant, mais je n’ai jamais rien vu de tel ».

A côté de cela, il y a la malaria, l’ostéoporose, le ver solitaire, de graves infections de l’oreille et des dents et l’aménorrhée précoce - ce qui arrive quand la malnutrition durant la puberté entraîne la disparition du cycle menstruel de la femme, ou fait qu’il n’apparaît jamais en premier lieu. « Il n’y a aucune clinique dans cette forêt, excepté une ou deux à Gadchiroli. Aucun médecin. Aucun médicament ».

Il part maintenant, avec sa petite équipe, pour un trek de huit jours jusqu’à Abhujmad. Il est en ‘habit’ aussi, le Camarade médecin. Donc, s’ils le trouvent, ils le tueront.

Le Camarade Raju dit qu’il n’est pas sûr de continuer à camper ici. Nous devons bouger. Quitter Bhumkal implique beaucoup d’adieux étalés dans le temps.

Lal lal salaam, Lal lal salaam.

Jaane waley Sathiyon ko Lal Lal Salaam (Salut Rouge aux camarades sur le départ)

Phir milenge, Phir milenge

Dandakaranya jungle mein phir milenge

Nous nous rencontrerons encore, un jour, dans la Forêt de Dandakaranya. La cérémonie d’arrivée et de départ ne sont jamais prises à la légère, parce que tout le monde sait que quand il dit « nous nous reverrons encore », il veut en fait dire « nous pourrions ne jamais nous revoir ». La Camarade Narmada, la Camarade Maase et la Camarade Roopi prennent des chemins séparés. Les verrai-je encore un jour ?

Donc une fois encore, nous marchons. Il fait plus chaud chaque jour. Kamla cueille le premier fruit de tendu pour moi. Il goûte le sapodilla. Je suis devenue mordue du tamarin. Cette fois, nous campons près d’un ruisseau. Les femmes et les hommes se lavent tour à tour en lot. Durant la soirée, la Camarade Raju reçoit un paquet entier de ‘biscuits’. Nouvelles :

60 personnes arrêtées dans la Division de Manpur à la fin de janvier 2010 n’ont toujours pas comparu au Tribunal.

D’énormes contingents de police sont arrivés dans le Bastar Sud. Des attaques au hasard ont lieu.

Le 8 novembre 2009, dans le village de Kachlaram, Bijapur Jila, Dirko Madka (60 ans) et Kovasi Suklu (68) ont été tués.

Le 24 novembre, Madavi Baman (15) a été tué dans le village de Pangodi.

Le 3 décembre, Madavi Budram de Korenjad également tué.

Le 11 décembre, village de Gumiapal, Division de Darba, 7 personnes tuées (noms encore à venir).

Le 15 décembre, village de Kotrapal, Veko Sombar et Madavi Matti (tous les deux des KAMS) tués.

Le 30 décembre, village de Vechapal, Poonem Pandu et Poonem Motu (père et fils) tués.

En janvier 2010 (date inconnue), Chef de la Janatana Sarkar du village de Kaika, Gangalaur tué.

Le 9 janvier, 4 personnes tuées dans le village de Surpangooden, Région de Jagargonda.

Le 10 janvier, 3 personnes tuées dans le village de Pullem Pulladi (pas encore de noms).

Le 25 janvier, 7 personnes tuées dans le village de Takilod, Région d’Indrivadi.

Le 10 février (Jour de Bhumkal) Kumli violée et tuée dans le village de Dumnaar, Abhujmad. Elle venait d’un village appelé Paiver.

2.000 hommes de troupe de la Indo Tibetan Border Patrol (ITBP - Patrouille Frontalière Indo-Tibétaine) sont campés dans les forêts de Rajnandgaan.

5.000 hommes supplémentaires de la BSF sont arrivés à Kanker.


Et puis :

Quota PLGA rempli

 

Quelques anciens journaux sont également arrivés. Il y a beaucoup de presse à propos des naxalites. Un titre perçant résume parfaitement le climat politique : Khadedo, Maaro, Samarpan Karao (Eliminer, Tuer, Les faire capituler). En dessous de ça : Varta ke liye loktantra ka dwar khula hai (La porte de la démocratie est toujours ouverte aux discussions). L’éditorial du troisième dit que la région dans laquelle nous avons campé et marché est totalement sous contrôle policier.

Les jeunes communistes prennent les extraits pour s’entraîner à lire. Ils marchent autour du camp en lisant très haut les articles anti-maoïstes avec des voix de présentateurs radio. Nouveau jour. Nouveau lieu. Nous sommes stationnés dans la banlieue du village d’Usir, sous d’énormes arbres mahua. Le mahua vient juste de commencer à fleurir et laisse tomber ses pâles fleurs vertes comme des bijoux sur le sol de la forêt. L’air est baigné de son odeur légèrement capiteuse. Nous attendons les enfants de l’école de Bhatpal qui a été fermée après le ‘combat’ d’Ongaar. Elle a été transformée en camp de police. Les enfants ont été renvoyés chez eux. Ceci est aussi vrai pour les écoles de Nelwad, Moojmetta, Edka, Vedomakot et Dhanora.

Les enfants de l’école de Bhatpal ne se montrent pas.

La Camarade Niti (la plus recherchée) et le Camarade Vinod nous mènent dans une longue marche pour voir les séries de structures pour récolter l’eau et les étangs d’irrigation qui ont été construits par la Janatana Sarkar locale. La Camarade Niti parle de l’éventail des problèmes agricoles qu’ils doivent gérer. Seuls 2% de la terre sont irrigués. A Abhujmad, le labour était impensable jusqu’à il y a 10 ans. De l’autre côté de Gadricholi, les graines hybrides et les pesticides chimiques font tout doucement leur chemin. « Nous avons besoin de gens qui connaissent les graines, les pesticides organiques, la permaculture. Avec un peu d’aide, nous pourrions faire beaucoup ».

Le Camarade Ramu est le fermier en charge de la région de la Janatana Sarkar. Il nous montre fièrement les champs, où ils cultivent le riz, l’aubergine, le gongura, l’oignon, le kohlrabi. Puis avec la même fierté, un énorme, mais totalement sec, étang d’irrigation. Qu’est-ce que c’est ? « Celui-ci n’a même pas d’eau durant la saison des pluies. Il est creusé au mauvais endroit » dit-il, un sourire enveloppant son visage, « ce n’est pas le nôtre, il a été creusé par la Lotti Sarkar » (Le Gouvernement qui Pille). Il y a deux systèmes de gouvernement parallèles ici, Janatana Sarkar et Looti Sarkar. Je pense à ce que le Camarade Venu m’a dit : Ils veulent nous écraser, pas seulement à cause des minéraux, mais parce que nous proposons un modèle alternatif au monde.

Cette idée de Gram Swaraj avec ‘un Fusil n’est pas encore une Alternative’. Il y a trop de famine, trop de maladie ici. Mais elle a certainement créé les possibilités pour une alternative. Pas pour le monde entier, pas pour l’Alaska, ou New Delhi, ou même peut-être pour l’ensemble du Chhattisgarh, mais pour lui-même. Pour Dandakaranya. C’est le secret le mieux gardé du monde. Elle a posé les fondations pour une alternative à sa propre extermination. Elle a défié l’histoire. Contre les plus grandes bizarreries, elle a forgé un projet pour sa propre survie. Elle a besoin d’aide et d’imagination, elle a besoin de docteurs, de profs, de fermiers. Elle n’a pas besoin de guerre.

Mais si la guerre est tout ce qu’elle reçoit, elle combattra en retour.

Durant les quelques jours suivants, je rencontre des femmes qui travaillent avec les KAMS, divers titulaires de bureau des Janatana Sarkars, des membres du Dandakaranya Adivasi Kisan Mazdoor Sangathan DAKMS, les familles de personnes qui ont été tuées et simplement des gens ordinaires qui essayent de faire face à la vie en ces temps terrifiants.

J’ai rencontré trois sœurs, Sukhiyari, Sukdai et Sukkali, pas jeunes, peut-être dans la quarantaine, du district de Narainpur. Elles sont dans le KAMS depuis douze ans. Les villageois dépendent d’elles pour s’arranger avec la police. « La police vient en groupes de 200 ou 300. Ils volent tout, les bijoux, les poulets, les cochons, les casseroles et les poêles, les arcs et les flèches » dit Sukkali « ils ne laisseraient même pas un couteau ». Sa maison à Innar a été brûlée deux fois, une fois par le Bataillon Naga et une fois par le CRPF  . Sukhiary a été arrêtée et emprisonnée à Jagdalpur durant sept mois.

« Un jour, ils ont emmené l’ensemble du village, en disant que les hommes étaient des naxalites ». Sukhiari a suivi avec toutes les femmes et les enfants. Ils ont cerné le commissariat et ont refusé de partir jusqu’à ce que les hommes soient libérés. « A chaque fois qu’ils emmènent quelqu’un » dit Sukdai « il faut y aller immédiatement et le reprendre. Avant qu’ils n’écrivent un quelconque rapport. Une fois qu’ils écrivent dans leur livre, cela devient très difficile ».

Sukhiari qui enfant, a été enlevée et mariée de force à un homme plus âgé (elle s’est enfuie et est allée vivre avec sa sœur), organise maintenant des rassemblements de masse, parle à des meetings. Les hommes dépendent d’elle pour leur protection. Je lui ai demandé ce que le Parti signifie pour elle. « Naxalvaad ka matlab humaara Parivaar (Naxalvaad signifie notre famille). Quand nous entendons parler d’une attaque, c’est comme si c’était notre famille qui avait été blessée » dit Sukhiari.

Je lui ai demandé si elle savait qui est Mao. Elle a souri timidement. « C’était un dirigeant. Nous travaillons pour sa vision ».

J’ai rencontré la Camarade Somari Gawdi. Vingt ans, et elle a déjà purgé une peine de deux ans de prison à Jagdalpur.

Elle était dans le village d’Innar le 8 janvier 2007, le jour où 740 policiers ont disposé un cordon autour du village parce qu’ils avaient l’information que la Camarade Niti s’y trouvait. (Elle y était, mais l’avait quitté au moment où ils sont arrivés). Mais la milice du village, dont Somari était membre, était toujours là. La police a ouvert le feu à l’aube. Ils ont tué deux garçons, Suklal Gawdi et Kachroo Gota. Puis, ils en ont attrapé trois autres, deux garçons, Dusri Salam et Ranai, et Somari. Dusri et Ranai ont été attachés et abattus. Somari a été battue jusqu’à deux doigts de la mort. La police a obtenu un tracteur avec une remorque et y a chargé les corps morts. Ils ont fait asseoir Somari avec les corps et emmenée à Narainpur.

J’ai rencontré Chamri, la mère du Camarade Dilip qui a été abattu le 6 juillet 2009. Elle dit qu’après l’avoir tué, la police a attaché le corps de son fils à un mât, comme un animal, et l’ont transporté avec eux. (Ils doivent présenter les corps pour recevoir leurs récompenses en argent, avant que quelqu’un d’autre n’intervienne dans la mort). Chamri a couru derrière eux toute la route jusqu’au commissariat. Au moment où ils l’ont atteint, il n’y avait plus une bribe de vêtements sur le corps. Sur le chemin, dit Chamri, ils ont laissé le corps le long de la route pendant qu’ils s’arrêtaient dans un dhaba pour prendre le thé et des biscuits. (Pour lesquels ils n’ont pas payé) Imaginez cette mère un instant, suivant le cadavre de son fils à travers la forêt, s’arrêtant à distance pour attendre que ses meurtriers aient fini de prendre le thé. Ils ne l’ont pas laissée récupérer le corps de son fils afin qu’elle puisse lui donner des funérailles convenables. Ils l’ont seulement laissé jeter une poignée de terre dans le trou dans lequel ils avaient enterré les autres personnes qu’ils avaient tuées ce jour-là. Chamri dit qu’elle veut une vengeance. Badla ku badla. Sang pour sang.

J’ai rencontré les membres élus de la Marskola Janatana Sarkar, qui gère six villages. Ils ont décrit une descente de police : Ils viennent la nuit, 300, 400, parfois 1.000 d’entre eux. Ils disposent un cordon autour d’un village et guettent. A l’aube, ils attrapent les premières personnes qui sortent pour aller aux champs et les utilisent comme boucliers humains pour entrer dans le village, pour qu’elles leur montrent où sont les pièges. ‘Booby traps’ (pièges) est devenu un mot Gondi. Tout le monde souri toujours quand ils le disent et l’entendent. La forêt est pleine de pièges, de vrais et de faux. Même la PLGA doit être guidée dans les villages). Une fois que la police entre dans le village, ils pillent, volent et brûlent les maisons. Ils viennent avec des chiens. Les chiens attrapent ceux qui tentent de s’enfuir. Ils poursuivent les poulets et les cochons et la police les tue et les emmène dans des sacs. Les SPO viennent avec la police. Ce sont eux qui savent où les gens cachent leur argent et leurs bijoux. Ils attrapent les gens et les emmènent. Ils leur arrachent de l’argent avant de les libérer. Ils transportent toujours quelques ‘habits’ naxals en plus avec eux, dans le cas où ils trouvent quelqu’un à tuer. Ils reçoivent plus d’argent pour tuer les naxals, donc ils en fabriquent. Les villageois sont trop effrayés pour rester à la maison.

Dans cette forêt apparemment tranquille, la vie semble maintenant complètement militarisée. Les gens connaissent des mots tels que Cordon et Recherche, Fusillade, Progression, Retraite, Abattre, Action ! Pour récolter leur culture, ils ont besoin que la PLGA fasse une patrouille de sentinelles. Aller au marché est une opération militaire. Les marchés sont remplis de mukhbirs (informateurs) que la police a attiré depuis leur village avec de l’argent (1.500 roupies par mois). On me dit qu’il y a une mukhbir mohallah - colonie d’informateurs - à Narainpur où se trouvent au moins 4000 mukhbirs. Les hommes ne peuvent plus aller au marché. Les femmes y vont, mais elles sont surveillées de près. Si elles achètent régulièrement un petit extra, la police les accuse de l’acheter pour les naxals. Les pharmaciens ont des instructions pour ne pas laisser les gens acheter des médicaments excepté en très petites quantités. Les rations à bas prix du Public Distribution System (PDS - Système de Distribution Publique), le sucre, le riz, le kérosène sont entreposés dans ou près des commissariats, rendant impossible leur achat pour la plupart des gens. L’article 2 de la Convention des Nations Unies sur la Prévention et la Répression du Crime et du Génocide le défini comme ceci : Chacun des quelconques actes suivants commis avec l’intention de détruire, dans son ensemble ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux comme tel : tuer des membres du groupe ; causer de graves dommages physiques ou mentaux à des membres du groupe ; infliger délibérément au groupe des conditions de vie calculées pour provoquer sa destruction physique totale ou en partie ; imposer des mesures visant à empêcher les naissances dans le groupe : (ou) transférer par la force des enfants du groupe dans un autre.

Toutes les marches semblent avoir eu raison de moi. Je suis fatiguée. Kamla me trouve une casserole d’eau chaude. Je me baigne derrière un arbre dans le noir. Mais je ne peux pas manger le souper et je me traîne dans mon sac pour dormir. Le Camarade Raju annonce que nous devons bouger.

Ceci arrive fréquemment bien sûr, mais ce soir, c’est difficile. Nous campions dans un champ ouvert. Nous avions entendu des bombardements au loin. Nous sommes 104. Une fois encore, une file indienne à travers la nuit. L’odeur de quelque chose comme de la lavande. Il devait être 11 heures passées quand nous sommes arrivés à l’endroit où nous allions passer la nuit. Un affleurement de pierres. Formation. Appel. Quelqu’un allume la radio. La BBC dit qu’il y a eu une attaque sur un camp des Eastern Frontier Rifles (Fusils de la Frontière Orientale) à Lalgarh dans le Bengale occidental. 60 maoïstes sur des motos. 14 policiers tués. 10 disparus. Armes saisies. Il y a un murmure de plaisir dans les rangs. Le dirigeant maoïste Kishenji est interviewé. Quand cesserez-vous cette violence et viendrez-vous pour discuter ? Quand l’Opération Green Hunt sera annulée. N’importe quand. Dites à Chidambaram que nous discuterons. Question suivante : il fait noir maintenant, vous avez posé des mines terrestres, des renforts ont été appelés, les attaquerez-vous aussi ? Kishenji : Oui bien sûr, sinon le peuple me battra. Il y a des rires dans les rangs. Sukhdev le clarificateur dit, « Ils disent toujours mines terrestres. Nous n’utilisons pas de mines terrestres. Nous utilisons des IED [26] ».

Une autre suite luxueuse dans un hôtel 1000 étoiles. Je me sens malade. Il commence à pleuvoir. Il y a de petits gloussements. Kamla me lance un jhilli sur moi. Qu’ai-je besoin de plus ? Tous les autres s’enroulent dans leurs jhillis.

Le lendemain matin, le décompte des morts est monté à 21, 10 disparus.
Le Camarade Raju est prévenant ce matin. Nous ne bougeons pas avant le soir.

Une nuit, les gens sont amassés comme des papillons de nuit autour d’un point de lumière. C’est le petit ordinateur du Camarade Sukhdev, alimenté par un panneau solaire, et ils regardent Mother India [27] les canons de leurs fusils se détachant du ciel. Kamla ne semble pas intéressée. Je lui demande si elle aime les films. « Nhai didi. Sirf ambush video » (Non didi. Uniquement des vidéos d’embuscades). Plus tard, je demande au Camarade Sukhdev ce qu’il en est des vidéos d’embuscades. Sans un clignement de paupière, il m’en montre une.
Elle commence par des vues du Dandakaranya, rivières, cascades, gros plan d’une branche d’arbre nue, le cri d’un oiseau. Puis soudainement, un camarade fait l’installation électrique d’un IED, le cachant avec des feuilles sèches. Un cortège de motos explose. Il y a des corps mutilés et des motos qui brûlent. Les armes sont saisies. Trois policiers, sous le choc, ont été attachés.

Qui la filme ? Qui dirige les opérations ? Qui rassure les policiers capturés, qu’ils seront relâchés s’ils se rendent ? (Ils ont été libérés, je l’ai confirmé plus tard).

Je connais cette douce voix rassurante. C’est le Camarade Venu. « C’est l’embuscade de Kudur » dit le Camarade Sukhdev. Il a également l’archive vidéo de villages brûlés, les témoignages de témoins visuels et de parents des morts. Sur le mur roussi d’une maison brûlée, il est écrit ‘Nagaaa ! Né pour Tuer !’ Il y a des séquences du petit garçons dont les doigts ont été coupés pour inaugurer le chapitre Bastar de l’Opération Green Hunt. (Il y a même une interview télé de moi. Mon étude. Mes livres. Etrange)

Durant la nuit, à la radio, il y a des nouvelles d’une autre attaque naxale. Celle-ci à Jamui, Bihar. Elles disent que 125 maoïstes ont attaqué un village et tué dix personnes appartenant à la tribu Kora en représailles d’information donnée à la police ayant entraîné la mort de six maoïstes. Bien sûr, nous savons que le reportage peut être vrai, ou pas. Mais si c’est vrai, celle-ci est impardonnable. Les Camarade Raju et Sukhdev ont l’air nettement mal à l’aise.

 

[26] IED (pour engin explosif improvisé : improvised explosive device), il s’agit d’une bombe artisanale, posée le long d’une route. L’explosion de la charge principale (explosive artisanal ou empilement d’obus) est provoquée par une petite charge d’explosif déclenchée électriquement, à distance, au passage d’un véhicule

[27] Classique du cinéma indien (1957)

 

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