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17 juillet 2010 6 17 /07 /juillet /2010 11:51


A propos de la futilité de la violence, à propos du caractère inacceptable des exécutions sommaires. Mais que devrais-je suggérer de faire ? Aller en justice ? Faire un sit-in à Jantar Mantar, à New Delhi ? Une manifestation ? Un relais de grève de la faim ? Cela semble ridicule. On devrait demander aux organisateurs de la Nouvelle Politique Economique - qui trouvent si facile de dire « Il n’y a Pas d’Alternative » - de suggérer une Politique de Résistance alternative. Une qui soit spécifique, à ces gens spécifiques, dans cette forêt spécifique. Ici. Maintenant. Pour quel parti voteraient-ils ? Quelle institution démocratique de ce pays aborderaient-ils ? A quelle porte Narmada Bachaor Andolan n’a-t-il pas frappé durant ces années et ces années où il a combattu contre les Grands Barrages de Narmada ? Il fait noir. Il y a beaucoup d’activité dans le camp, mais je ne peux rien voir. Juste des points de lumière qui bougent. Il est difficile de dire si ce sont des étoiles, ou des lucioles, ou des maoïstes en mouvement. Le petit Mangtu apparaît de nulle part. Je découvre qu’il fait partie d’un  groupe de dix enfants du premier lot de la Young Communist Mobile School (Ecole Mobile des Jeunes Communistes) à qui l’on apprend à lire et à écrire, et les principes de base du communisme.  (« Endoctrinement des jeunes esprits ! » hurle notre entreprise médiatique. Les publicités à la TV qui lavent le cerveau des enfants avant même qu’ils ne puissent penser) Les jeunes communistes ne sont pas autorisés à porter des fusils ou des uniformes. Mais ils suivent les bataillons de la PGLA avec des étoiles dans les yeux, comme des groupies d’un groupe de rock.

 

Camp maoïste dans la forêt

 

Mangtu m’a adoptée avec un doux air de propriétaire. Il a rempli ma bouteille d’eau et dit que je devrais faire mon sac. Un coup de sifflet. La tente bleue jhilli est démantelée et repliée en cinq minutes. Un autre coup de sifflet et toute la centaine de camarades se met en ligne. Cinq rangs. Le Camarade Raju est le Directeur des Opérations. Il y a un appel. Je suis dans la file aussi, criant mon numéro quand la Camarade Kamla, qui est en face de moi, me le souffle. (Nous comptons jusque vingt et puis recommençons à un, parce que les Gonds ne peuvent compter que jusque là. Vingt, c’est assez pour eux. Peut-être devrait-ce être assez pour nous aussi.) Chandu est en treillis maintenant et porte une mitraillette Sten. D’une voix grave, le Camarade Raju briefe le groupe. Tout est en Gondi, je n’y comprends rien, mais j’entends continuellement le mot RV. Plus tard, Raju me dit qu’il veut dire Rendez-vous. C’et maintenant un mont Gondi. « Nous faisons des points RV de telle manière que si nous sommes sous le feu et que les gens doivent se disperser, ils savent où se regrouper ». Il lui est impossible de savoir le type de panique que cela provoque en moi. Pas parce que j’ai peur qu’on me tire dessus, mais parce que j’ai peur d’être perdue. Je suis une dyslexique directionnelle, capable de me perdre entre ma chambre et ma salle de bain. Que ferai-je dans 60.000 kilomètres carrés de forêt ? Contre vents et marées, je m’accrocherai au pallu [24] du Camarade Raju. Avant que nous ne commencions à marcher, le Camarade Venu vient vers moi « Okay Camarade. Je prends congé de toi ». Je suis décontenancée. Il a l’air d’un petit moustique avec un capuchon de laine et des sandales, entouré par ses gardes du corps, trois femmes, trois hommes. Lourdement armés. « Nous te sommes très reconnaissants camarade, d’avoir fait tout le chemin jusqu’ici » dit-il. Une fois encore, la poignée de main, le poing serré. « Lal Salaam Camarade ». Il disparait dans la forêt, le Gardien des Clés. Et en un moment, c’est comme s’il n’avait jamais été là. Je me sens un peu dépossédée. Mais j’ai des heures d’enregistrement à écouter. Et comme les jours se transforment en semaines, je vais rencontrer beaucoup de gens pour remplir de couleurs et de détails la grille qu’il a dessinée pour moi. Nous commençons à marcher dans la direction opposée. Le Camarade Raju, sentant l’iodex à un mile à la ronde, dit avec un sourire joyeux « Mes genoux sont finis. Je ne peux marcher que si j’ai pris une poignée d’anti-douleurs ».

Le Camarade Raju parle parfaitement l’hindou et a une façon pince-sans-rire de raconter les histoires les plus drôles. Il a travaillé comme avocat à Raipur durant 18 ans. Tant lui que sa femme, Malti, étaient membres du Parti et faisaient partie de son réseau dans la ville. A la fin de 2007, l’une des personnes clé du réseau de Raipur a été arrêtée, torturée et finalement transformée en informateur. Elle a été conduite dans Raipur dans un véhicule de police fermé et a dû désigner ses anciens collègues.
La Camarade Malti était l’un d’eux. Le 22 janvier 2008, elle a été arrêtée avec d’autres. L’accusation principale contre elle est qu’elle a envoyé des CD contenant des preuves vidéos des atrocités de la Salwa Judum à plusieurs membres du Parlement. Son affaire ne vient que rarement à l’audience parce que la police sait que son cas est très léger. Mais la nouvelle Chhattisgarh Special Public Security Act (CSPSA - Loi Spéciale de Sécurité Publique du Chhattisgarh) autorise la police à le retenir sans caution durant plusieurs années. « Maintenant, le Gouvernement a déployé plusieurs bataillons de la police du Chhattisgarh pour protéger les pauvres membres du Parlement de leur propre courrier » dit le Camarade Raju. Lui ne s’est pas fait arrêter parce qu’à ce moment là, il était à Dandakoranya, où il assistait à une réunion. Il y est resté depuis. Ses deux enfants en âge scolaire qui étaient restés seuls à la maison ont été abondamment interrogés par la police. Finalement, ils ont fait leurs bagages et sont partis vivre chez un oncle. Le Camarade Raju n’a reçu de leurs nouvelles pour la première fois il y a seulement quelques semaines. Qu’est-ce qui lui donne cette force, cette capacité à garder son humour acide ? Qu’est-ce qui les fait tous avancer, malgré tout ce qu’ils ont enduré ? Leur confiance et leur espoir - et l’amour - dans le Parti. Je le rencontre encore et encore, de façon plus profonde et plus personnelle.

Nous avançons maintenant en une seule file. Moi et une centaine d’insurgés ‘stupidement violents’ et avides de sang. J’ai regardé le camp avant que nous ne le quittions. Il n’y a aucun signe que pratiquement cent personnes ont campé ici, excepté quelques cendres là où se trouvaient les feux. Je ne peux pas croire cette armée. En ce qui concerne la consommation, elle est plus de Gandhi que tout partisan de Gandhi, et a une empreinte carbone plus légère que n’importe quel évangéliste du changement climatique. Mais pour l’instant, elle a même une approche ‘gandhienne’ du sabotage ; avant qu’un véhicule de police ne soit brûlé, par exemple, il est déshabillé et chaque partie est cannibalisée. Le volant est redressé et transformé en canon, la garniture intérieure en rexine est enlevée et utilisée comme petits sacs à munitions, la batterie pour la charge d’énergie solaire. (Les nouvelles instructions du haut commandement sont que les véhicules capturés doivent être enterrés et non brûlés. De cette manière, ils peuvent être ressuscités quand on en a besoin). Je me demande si je devrais écrire une pièce de théâtre - Gandhi Prend Ton Fusil. Ou serai-je lynchée ?

Nous marchons dans le noir et dans un silence de mort. Je suis la seule qui utilise une lampe électrique, pointée vers le bas et donc tout ce que je peux voir dans son cercle de lumière, ce sont les talons nus de la Camarade Kamla dans ses sandales noires éraflées, me montrant exactement où je dois mettre mes pieds. Elle transporte dix fois plus de poids que moi. Son sac à dos, un fusil, un énorme sac de provisions sur sa tête, un des grands plats de cuisine et deux sacs en bandoulière remplis de légumes. Le sac sur sa tête est parfaitement équilibré et elle peut descendre des pentes et des chemins de pierres glissants sans même le toucher. Elle est un miracle. Cela s’avère être une longue marche. Je suis reconnaissante à la leçon d’histoire parce qu’en plus de tout le reste, elle a donné du repos à mes pieds durant toute une journée. (C’est la plus belle chose que de marcher dans la forêt pendant la nuit. Et je vais le faire nuit après nuit).

Nous nous rendons à une célébration pour le centenaire de la rébellion du Bhumkal en 1910 durant laquelle les Koyas se sont soulevés contre les Britanniques. Bhumkal signifie tremblement de terre. Le Camarde Raju dit que les gens marcherons pendant des jours ensemble pour venir à la célébration. La forêt doit être remplie de gens en mouvement. Il y a des célébrations dans toutes les divisions du DK. Nous sommes privilégiés parce que le Camarade Leng, le Maître de Cérémonie, marche avec nous. En Gondi, Leng signifie ‘la voix’.

Le Camarade Leng est un grand homme d’âge moyen originaire de l’Andhra Pradesh, un collègue du chanteur-poète légendaire et bien aimé Gadar, qui a fondé l’organisation culturelle radicale Jan Natya Manch (JNM) en 1972. Finalement, JNM est devenu une partie officielle de la PWG et dans l’Andhra Pradesh pouvait attirer des foules de dizaine de milliers de personnes. Le Camarade Leng s’est joint en 1977 et est devenu un célèbre chanteur dans son propre droit. Il a vécu à Andhra durant la pire répression, l’ère des ‘combats’ assassines dans lesquelles des amis mourraient pratiquement chaque jour. Il a lui-même été ramassé une nuit dans son lit d’hôpital, par une femme Commissaire de Police se faisant passer pour un médecin. Il a été amené dans la forêt à l’extérieur de Warangal pour être ‘combattu’. Mais par chance pour lui, dit le Camarade Leng, Gadar a appris la nouvelle et s’est arrangé pour donner l’alarme. Lorsque la PWG a décidé de commencer une organisation culturelle dans le DK en 1998, le Camarade Leng a été envoyé pour diriger le Chetana Natya Manch. Et il est ici maintenant, marchant avec moi, vêtu d’une chemise vert olive, et pour une raison quelconque, d’un pyjama mauve avec des lapins roses dessus. « Il y a 10.000 membres dans le CNM maintenant » m’a-t-il dit. « Nous avons 500 chansons, en Hindou, en Gondi, en Chhattisgarhi et en Halbi. Nous avons imprimé un livre avec 140 de nos chansons. Tout le monde en écrit ».

La première fois que je lui ai parlé, il semblait très sérieux, très tenace. Mais quelques jours plus tard, assis autour du feu, toujours avec son pyjama, il nous parle d’un réalisateur de film important et à succès de Tulugu (un ami à lui), qui joue toujours un naxalite dans ses propres films. « Je lui ai demandé » a dit le Camarade Leng dans son Hindou teinté d’un agréable accent de Telugu « pourquoi penses-tu que les naxalites sont toujours comme ça ? » - et il a fait une caricature adroite d’un homme accroupi, trottant, semblant recherché, émergeant de la forêt avec un AK-47 et nous a fait hurler de rire.

Je ne suis pas sûre de savoir si je me réjouis des célébrations du Bhumkal. Je crains de voir des danses traditionnelles tribales teintées de propagande maoïste, des discours provoquant et rhétoriques et une assistance docile aux yeux vitreux. Nous arrivons sur le terrain assez tard dans la soirée. Un monument provisoire, un échafaudage de bambou enveloppé d’un drap rouge, a été érigé. Au sommet, au-dessus du marteau et de la faucille du Parti maoïste, se trouve l’arc et la flèche de la Janata Sarkar, enveloppés d’une feuille argentée. La hiérarchie appropriée. La scène est énorme, également provisoire, sur un échafaudage robuste recouvert par une épaisse couche de boue de plâtre. Il y a déjà de petits feux dispersés sur le terrain, les gens ont commencé à arriver et se cuisinent leur repas du soir. Ce ne sont que des silhouettes dans le noir. Nous faisons notre chemin à travers eux, (lalsalaam, lalsalaam, lalsalaam) et continuons durant environ 15 minutes avant de ré-entrer dans la forêt.

[24] Partie du sari qui couvre la poitrine et retombe dans le dos


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